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La maladie
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MUREZ Anne
Mémoire Master I

L'endométriose : expérience de la douleur
Dirigé par Madame Kotobi

Introduction

  1. Présentation du sujet
  2. Méthodologie
  3. Hypothèse de travail
  4. Bilan bibliographique et problématique
  5. Annonce du plan
I/ Approche diachronique et tentative de définition
  1. Approche diachronique de la douleur
  2. Définition de la douleur Conclusion
II/ Plaintes répétitives : le temps perdu, le temps des errements
  1. L'endométriose
  2. Réflexion sur le normal et le pathologique Conclusion
III/ La douleur, une quête de sens
  1. Illness, disease, sickness
  2. Norme intime, norme sociale et norme médicale
  3. Modèles étiologico thérapeutiques
  4. Rôle d'Internet dans la quête de sens Conclusion
Conclusion générale
  1. Les représentations de la femme : rapport douleur / enfant
  2. Contexte discursif
  3. Un bébé à tout prix ?
Table des annexes
Annexe 1 : Présentation de l'association EndoFrance
Annexe 2 : Echelles d'évaluation de la douleur
Annexe 3 : Organisation de la prise en charge de la douleur en France
Annexe 4 : Schéma des mécanismes de la douleur
Annexe 5 : Témoignages
Bibliographie

" Songez que la douleur est le fardeau le plus pesant dont nous ait chargés la nature ; qu'elle empoisonne toutes les joies, toutes les félicités; que personne ne peut la supporter longtemps; que ce sera toujours en raison du plus d'empire que vous aurez sur elle, que vous recueillerez de vos concitoyens l'admiration, le respect, et la reconnaissance plus douce qu'eux. Ne l'appréciez jamais par ce qu'elle vous paraît être, mais par ce que le malade semble souffrir ; il n'est pas de petite douleur pour celui qui souffre… "

Marc Antoine Petit (1799)

Introduction

1. Présentation du sujet

"Tout état implique la douleur y compris le plaisir"

Aucun homme ni aucune femme n'échappe à la douleur et bien qu'étant souvent perçue comme lui étant opposée, la souffrance, physique et morale, est engendrée par la vie elle-même. Les douleurs font parties intégrantes de l'existence et se manifestent notamment lorsque surviennent des évènements malheureux tel que la maladie, la vieillesse ou encore de la mort…

L'être humain ayant de tout temps été confronté au phénomène douloureux, il a soulevé de nombreuses problématiques dans divers domaines tel que la philosophie, la médecine, la sociologie, la psychologie et ce depuis l'Antiquité comme l'attestent les traités hippocratiques. Les individus ne sont pas restés sans s'interroger sur l'attitude à adopter face à la douleur : Faut-il l'accepter ? Faut-il trouver un moyen de l'éradiquer sans toucher à la vie ?...

Actuellement, au sein de notre société et plus globalement au sein du monde occidental où les conceptions biomédicales de la maladie et de la santé dominent, les individus cherchent à gérer et/ou à éradiquer la douleur dans la mesure où celle-ci est perçue comme un frein à l'épanouissement physique et psychique, individuel et social. Mais malgré cet intérêt, la prise en charge médicale de la douleur n'est que très récente, la bio médecine semble avoir une appréhension assez empirique de ce phénomène et n'a progressé que très lentement dans sa connaissance.

Ainsi, bien que des progrès aient été effectués dans l'appréhension physiopathologique de la douleur et dans sa prise en charge thérapeutique, ces mots, prononcés en 1955 par le chirurgien français Lériche, semblent encore d'actualité :

"Qu'est ce que la douleur? Hélas nous ne le savons pas; si nous savions exactement ce qu'elle est, nous aurions moins de tâtonnement et moins d'échecs dans nos thérapeutiques."

L'objectif général de ma recherche est d'aborder la douleur et sa prise en charge en contexte français. L'étendue de ce thème dans sa globalité implique une approche pluridisciplinaire, diachronique et synchronique rigoureuse, qu'il nous est impossible de réaliser dans sa totalité. Notre approche de la douleur se voulant anthropologique, nous allons centrer l'analyse en référence au modèle bio psycho social. En effet nous allons voir que la douleur engage une atteinte morale et une mise en cause du rapport au monde de l'individu souffrant.

J'ai entrepris d'organiser ma recherche au sein d'une population féminine, en ciblant mon objet sur l'étude des douleurs en tant que symptôme d'une maladie gynécologique chronique : l'endométriose.

Je ne prends donc pas pour objet la douleur comme un phénomène en soi mais comme un symptôme que je dois alors rattacher à un contexte pathologique en mettant en relation le vécu de la douleur avec celui de la maladie adjacente.

Ce choix, loin d'être arbitraire, est motivé en premier lieu par la relation étroite que j'entretiens avec le sujet, mes interrogations découlant directement d'une expérience personnelle de la douleur et la maladie.

Le deuxième facteur de motivation est la volonté d'aborder le phénomène douloureux de manière originale sous l'angle de la féminité et de la chronicité. En outre, l'étude de cette pathologie permet la remise en cause de certains postulats de la bio médecine comme nous le verrons lors du développement.

Il convient dés à présent de présenter, pour une première approche, une description de la maladie afin d'en cerner les mécanismes :

L'endométriose peut se définir comme l'implantation et le développement de cellules endométriales, principalement sur le péritoine pelvien et les ovaires. Ces cellules peuvent infiltrer les organes provoquant des lésions, des adhérences et des kystes qui sont soupçonnés être à l'origine des douleurs, ces lésions et implants " saignant " au moment des règles comme le fait l'endomètre normal qui tapisse la cavité utérine. Ce sang qui ne peut s'écouler dans le vagin, provoque, dans les régions où siègent les lésions, des réactions à l'origine des troubles de la maladie.

L'endométriose est dite interne quand les lésions se développent dans la masse même du muscle utérin, elle est alors appelée adénomyose.
Les symptômes de l'endométriose sont les douleurs et l'infertilité.

L'endométriose est toujours qualifiée d'énigmatique et la médecine ne sait pas l'enrayer actuellement, son statut est paradoxal puisqu'elle est méconnue bien que commune touchant une femme sur dix.

Les causes de cette maladie sont encore inconnues bien que certaines hypothèses soient émises et il n'existe pas a ce jour de thérapeutique capable d'enrayer l'endométriose de manière définitive : si les médecins savent "endormir" la maladie durant un certain laps de temps, celle ci menace toujours de revenir tant que la femme est en âge de procréer.

2. Méthodologie

Comme je l'ai signifié dans la présentation du sujet, un de mes facteurs de motivation pour cette enquête est ma connivence quasi extrême avec la maladie, dés lors je ne suis pas resté sans m'interroger d'un avantage méthodologique ou non. Les outils méthodologiques et les choix du chercheur comportent toujours des avantages et des inconvénients, ici cela m'a permis d'accéder au terrain et de développer des relations de confiance rapidement.

J'ai également voulu légitimer mon insertion par le partage d'une identité forte ; bien sur je ne veux pas présenter l'"endo ethnologie" (1) comme un modèle méthodologique. Au lieu d'être en quête d'intégration, il faut trouver des moyens de distanciation pour se dégager des préjugés et de ses propres positions mais sans oublier qu'aucune enquête ethnologique ne peut occulter l'importance de l'expérience personnelle.

Afin de mettre en œuvre mon projet d'enquête, j'ai décidé d'entrer en contact avec des femmes atteints d'endométriose via une association de malades : EndoFrance (2).

L'originalité de cette association réside dans le fait qu'elle est essentiellement présente sur Internet, elle ne possède pas de local, mais organise des rencontres entre femmes dans différentes régions de France grâce aux contacts locaux chargés de représenter l'association. C'est en contactant cette association de lutte contre l'endométriose que j'ai pu faire part de ma recherche à de nombreuses femmes qui m'ont contacté par la suite par courriel et/ou par téléphone dans un premier temps.

Mon enquête réside principalement dans en des entretiens avec des femmes malades et en l'étude de témoignages présents sur le site Internet ainsi que des messages postés sur le forum de ce même site. Il est en mon sens intéressant de s'interroger sur l'utilité d'Internet dans le processus thérapeutique dans la mesure où cet outil permet la création d'une communauté virtuelle au sein de laquelle s'observent discutions et échanges et ainsi définissant Internet comme lieu de construction social. L'intérêt de l'utilisation du matériau Internet dans l'enquête ethnographique réside dans son originalité par rapport à une enquête ethnographique "ordinaire" En effet, cet outil met en place une correspondance informelle ayant un destinataire collectif et un émetteur individuel, chacun des membres pouvant appartenir aux deux catégories. De plus, les propos sont amenés par les participants eux mêmes et non produits par le chercheur, ainsi ce dernier peut observer des échanges, des relations, des discours en dehors d'un contexte d'enquête.

Je complèterai ma démarche par des entretiens réalisés auprès de médecins pour tenter de croiser les discours des patientes et des soignants. Mais je vais essentiellement exploiter le discours des femmes atteintes d'endométriose, et ce notamment en raison d'une prise de position théorique qui vise à adopter une attitude critique face au discours médical qui a "pour objet de réduire la diversité infinie des expériences singulières et de leur subjectivité, pour leur donner sens en les codifiant." (3). Afin d'argumenter ma démonstration, je m'appuierai sur la pensée de Georges Canguilhem qui tend à démontrer l'importance du vécu individuel et du discours du malade en critiquant l'objectivation excessive des individus malades par la bio médecine dans son ouvrage Le normal et le pathologique. En outre, ces notions de "normal" et de "pathologique" constituent le fil directeur de mon analyse.

Cette prise de position critique face aux conceptions biomédicales du corps prend tout son sens lorsque l'on aborde la question de la douleur, car en effet si le phénomène douloureux est encore aujourd'hui difficile à appréhender, c'est en partie dû à sa nature paradoxale qui le situe aux frontières du subjectif et de l'objectif, "au croisement du biologique, du culturel et du social" (4). La bio médecine tend alors à considérer la douleur comme subjective dans son vécu et objective dans son traitement ; c'est-à-dire qu'à une expérience individuelle la bio médecine va répondre de manière objective.

Au sein de note société, la bio médecine tend à mesurer l'intensité de la douleur à l'aune de la lésion et non de la perception du souffrant. Cette confusion entre lésion et douleur est significative de la perception médicale du corps en tant que réalité objective et peut engendrer une non écoute de l'individu douloureux sous prétexte qu'on ne décèle pas de lésion ou d'agression correspondante. L'utilisation de l'échelle analogique (5) démontre une volonté d'introduire la subjectivité dans l'évaluation de la douleur mais semble générer un effet inverse car chiffrer la douleur illustre le fait que la vie répondrait à des normes objectives. Cette méthode d'évaluation de la douleur est actuellement remise en cause car jugée inadéquate par bon - nombre patients douloureux, et contrairement au but recherché, elle contribue à une extrême objectivation de ces derniers.

Nous verrons que le choix d'étudier une pathologie féminine dont les principales manifestations sont les douleurs permet d'illustrer ces conceptions biomédicales du corps et de la douleur et permet également de s'interroger sur la perception des douleurs gynécologiques par le corps soignants.

J'ai tenté d'élaborer un questionnaire destiné à des femmes atteintes d'endométriose afin de dégager quelques données quantitatives qui m'auraient permis d'apporter un éclairage supplémentaire à l'intégration des douleurs chroniques dans la vie quotidienne des individus souffrants. Malheureusement, cette entreprise n'eut pas les effets escomptés. En revanche j'ai pu tout de même exploiter un minimum de données notamment concernant les stratégies thérapeutiques adoptées par les femmes souffrantes, de plus j'ai pu recueillir des données supplémentaires en rapport avec les notions de normal et de pathologique.

Comme je l'ai déjà signifié, ma démarche s'inscrit dans une volonté globale de donner de l'importance au discours des malades eux - mêmes en considérant des représentations qui peuvent être définies comme une alliance de discours collectifs et individuels et révélatrices "des formes élémentaires de la maladie de la culture de celui qui les produit et d'une culture qui lui est extérieure" (6).

L'étiologie objective de la médecine est bien souvent plus considérée que l'étiologie dite subjective de l'individu souffrant, or l'interprétation de la maladie est un phénomène social qui n'est pas uniquement le fait de spécialistes. Ainsi je porterai en priorité mon intérêt sur le "champs subjectif" auquel je préfère le terme de "champs du malade" car il faut garder à l'esprit que les discours des individus souffrants ne sont pas dénués de toute objectivité, de toute compréhension scientifique et inversement les discours des médecins sont également emprunts de subjectivité.

3. Hypothèse de travail

Etant partie du constat selon lequel il existe des douleurs spécifiquement féminines, j'ai donc émis l'hypothèse selon laquelle les douleurs féminines ne sont pas perçues par les soignants de la même façon que les douleurs masculines ou infantiles, et qu'elles n'étaient donc pas prises en charge de la même manière.

Le délai de diagnostic médical d'endométriose vient corroborer cette hypothèse et m'a permis d'introduire pour la première fois les notions de "normal" et de "pathologique". En effet, à l'heure actuelle, il peut s'écouler en moyenne six années entre les premières consultations gynécologiques pour douleurs et le diagnostic d'endométriose, durant lesquelles la maladie a eu le temps de causer des dommages ; l'endométriose est une affection fréquente et jugée bénigne mais capable d'induire des conséquences lourdes pour les patientes en terme de qualité de vie et de projet parental.

Les chercheurs abordent généralement la question de la maladie dans un processus global, commun à toutes pathologies qui relèverait à la fois du physiologique, du culturel et du social. Tout d'abord, l'individu va percevoir une expérience corporelle inhabituelle puis va décider si cette expérience peut être le signe d'une pathologie. Ensuite, il va chercher des mots pour expliquer son mal en vue d'une reconnaissance médicale et sociale, puis va enfin lui être proposé une thérapie pour lui venir en aide. Ainsi s'élabore un processus en quatre étapes englobant la perception d'un mal par l'individu, la communication de celui ci au corps soignant, la reconnaissance du mal comme pathologie et la thérapeutique qui va aider l'individu à retrouver son état de bonne santé. Les signes d'une pathologie, comme la douleur, sont interprétés par les individus dans un contexte culturel donné. De manière générale, il est acquis que la douleur est un signal du corps afin d'indiquer que quelque chose ne va pas, elle est la plupart du temps perçue comme symptôme d'une maladie.

Or l'existence d'un délai de diagnostic d'endométriose brise ce processus logique : les femmes expérimentent un signe corporel inhabituel qui est la douleur et entament alors une démarche vers le corps soignant espérant que celui ci trouvera une réponse à leur douleur. Mais une fois le mal expliqué, les douleurs féminines semblent se heurter aux représentations sociales dominantes relatives à la femme et sa douleur. En effet ces douleurs peuvent être inconsidérées par le corps soignant car perçues comme normales par lui.

Ce manque d'écoute se trouve cristallisé dans ces propos tenus par des femmes malades :

Ainsi à l'issue de ces premières observations, j'ai élaboré l'hypothèse selon laquelle la douleur de la femme constituerait une norme. Les douleurs seraient considérées comme intrinsèques aux femmes puisque liées aux menstruations, phénomène physiologiquement ordinaire : une femme peut perdre son sang de manière normale, les pertes menstruelles s'inscrivant dans un cycle biologique qui rythme la vie des femmes. De ce fait, les douleurs étant associées aux règles seraient également considérées comme normales. De plus les douleurs gynécologiques paraissent prisonnières des siècles d'une construction de la nature de la femme en partie fondée et validée par le discours médical. Mais nous reviendrons amplement sur ce point lors du développement.

4. Bilan bibliographique et problématique

Comme je l'ai signifié plus haut, le phénomène de la douleur a fait l'objet de nombreuses études tant sur le plan médical, strictement physiologique, que sur le plan philosophique, psychologique ou encore social. Ces domaines ont abordé la douleur sous ses versants subjectif et objectif et de façon diachronique et/ou synchronique. De ce fait, j'ai constitué une bibliographie composée d'ouvrages anthropologiques (Baré, Good, Héritier, Lebreton, Laplantine, Baszanger…) philosophiques, médicaux et littéraires (Cardinal, Dumont, Cohen) pour tenter d'avoir une approche tridimensionnelle de la douleur qui correspond à trois champs de connaissances et de significations médicales dans notre société : les systèmes biomédicaux, les systèmes psychologiques et psycho médicaux et les systèmes relationnels et socio médicaux.

Afin de cerner au mieux la douleur et ce qu'elle représente et d'en avoir une approche diachronique, je me suis intéressé à l'ouvrage de Roselyne Rey intitulé Histoire de la douleur (7) et me servira ici de point critique Ce dernier a pour objectif d'aborder essentiellement les aspects purement physiologiques de la douleur, son intérêt est porté sur les manières dont les médecins, physiologistes et neurologues ont tenté de comprendre le mécanisme de la douleur à travers l'histoire. Il s'agit donc d'une étude diachronique de la perception médicale de la douleur, marquée par des décrochements et des discontinuités et aboutissant à la définition de la douleur comme une réaction physiologique et d'une construction sociale dont la signification diffère selon les époques, les contextes, les individus…

Comme le souligne Roselyne Rey, ce qui intéressant d'étudier sont les conséquences des différentes transformations de la perception de la douleur sur le vécu des individus.

Mais l'auteur va ici circonscrire son ouvrage aux manifestations physiologiques de la douleur et accepter uniquement le temps de celui-ci, la dichotomie entre la souffrance morale qui implique un sujet, et la douleur physique, objectivation de cette souffrance : "Si on accepte provisoirement la pertinence de cette distinction, alors les aperçus historiques présentés dans ce livre sont clairement circonscrit dans le domaine de la douleur physiologique" (8).

Il ne s'agit pas pour l'auteur de nier l'expérience individuelle de la douleur et le rapport d'influence corps/esprit, mais simplement de se placer dans une perspective spécifique qui est l'histoire de la perception des mécanismes de la douleur (comment les sensations du corps se transforment en perception? Quelles sont les conditions de transmission ?) par les médecins d'Hippocrate jusqu'à la première moitié du XXème siècle en présentant les contributions scientifiques les plus marquantes dans le traitement de la douleur, en analysant les conditions scientifiques et institutionnelles dans lesquelles les hypothèses et les théories sur la douleur se sont formées en France et en se penchant sur les rapports entre l'Eglise et la douleur et entre la littérature et la douleur en contexte français également.

La volonté de Roselyne Rey est en étudiant la douleur physiologique est de s'intéresser à son universalité, car la douleur "repose sur un socle de données anatomiques et physiologiques et s'il est une expérience ou l'universalité de la condition humaine et l'unité biologique de l'espèce s'affirment, c'est bien dans la douleur […]" (9). Le postulat de l'anthropologie : unité du genre humain et diversité culturelle ou sociale se retrouve donc ici dans le phénomène de la douleur, et contrairement à Roselyne Rey, ma démarche s'inscrit dans l'étude de la diversité des perceptions.

L'apport de cet ouvrage à mon étude s'avère précieux dans la mesure où une approche diachronique me paraît essentielle à la compréhension du contexte actuel et en dépit des discontinuités dont l'histoire de la douleur fait preuve, la conception actuelle de la douleur par le corps médical essentiellement conserve des éléments d'influence en particulier en ce qui concerne les douleurs gynécologiques comme nous le verrons lors du déroulement de mon enquête.

De plus, cet ouvrage permet de garder à l'esprit de conserver une vision holistique en s'intéressant à tout ce qui entoure le phénomène de la douleur et ce qu'elle représente.

En premier lieu, comme je l'ai souligné auparavant, ma recherche étant axée sur les douleurs féminines, chroniques, symptômes de l'endométriose, je m'intéresserai plus spécifiquement à l'histoire des douleurs féminines en interrogeant le discours médical qui renseigne sur les représentations de la femme dans son rapport à la maladie et à la douleur.

Mon approche de la douleur s'avère également différente de celle de Roselyne Rey, dans la mesure où je me situe dans une perspective essentiellement synchronique et que je vais m'intéresser au vécu de la douleur par les individus. D'une certaine manière, on pourrait dire que mon étude cible le versant subjectif de la douleur et ce pour des raisons particulières qui relèvent principalement d'une prise de position théorique.

Roselyne Rey se plaçant dans la perspective exposée plus haut, son ouvrage n'aborde pas le point de vue des individus souffrants, or le discours des femmes atteintes d'endométriose va occuper une place primordiale dans ma recherche. Je vais donner une place privilégiée au vécu des femmes souffrantes, car selon moi l'expérience individuelle doit tenir une place importante dans la démarche médicale. Les notions de "normal et pathologique" reprises à Canguilhem sont un point important de mes recherches. L'endométriose qui est encore souvent diagnostiquée par hasard car inconsidérée comme nous l'avons vu précédemment, est donc vécue par les femmes atteintes avant une reconnaissance scientifique. La maladie est déjà vécue, non pas comme telle mais comme une anomalie qui se manifeste par des douleurs et des problèmes d'infertilité parfois. Il est nécessaire se s'interroger sur la frontière entre le normal et le pathologique qui ne semble pas être la même pour les patientes et les médecins: qu'est ce que la normalité ? Où se situe la frontière entre une douleur gynécologique normale et une douleur gynécologique symptômes d'une maladie? Existe t-il des douleurs normales ? Ces dernières ne sont-elles pas un signal corporel pour indiquer que quelque chose ne va pas.

Ainsi dans quelle mesure est il possible de donner un sens à la douleur et quelles son les représentations qui sous tendent à son élaboration ?

5. Annonce du plan

En première partie de ce mémoire, je développerai une approche diachronique et contextuelle du phénomène douloureux afin de mettre en relief les fondements de nos conceptions actuelles de la douleur et bien sur les nouvelles orientations prises ces dernières années en m'attachant à l'émergence de la médecine de la douleur qui cristallise un changement dans la perception des douleurs de manière générale. C'est à la lumière d'un tel contexte qu'il nous sera plus facile de comprendre le paradoxe qu'introduit l'étude des douleurs gynécologiques : comment ces douleurs peuvent-elles être perçues comme normales alors même qu'elles se manifestent dans un contexte institutionnalisé de lutte contre la douleur ?

Ainsi nous aborderons en deuxième partie les aspects biomédicaux de l'endométriose elle-même afin de cerner les connaissances disponibles à ce jour et leurs limites.

Je m'attacherai spécifiquement ici à analyser l'avant diagnostic médical à la lumière des notions de normal et de pathologique ; nous interrogerons ces termes dans leur acception générale puis dans leur acception spécifiquement médicale qui nous intéresse plus particulièrement.

Enfin je tenterai à l'issue de cette recherche de démontrer dans quelle mesure les individus souffrants vont chercher un sens à leur douleur, leur parcours thérapeutique s'apparentant à une quête de sens, de statut, d'identité. J'intègrerai ici les notions de norme intime, norme médicale et norme sociale en corrélation avec les termes de illness, disease et sickness repris au vocabulaire anglo-saxon, afin de rendre compte de la tridimensionnalité de la maladie.

J'exploiterai également dans cette partie les modèles étiologico thérapeutiques de François Laplantine (10), en vue d'analyser les discours des patientes et des médecins.

Alors que la douleur ne semble avoir ni finalité, ni sens, ni valeur, elle est un élément constitutif de la condition humaine, et rentre par conséquent dans la compréhension de l'homme. La lutte contre la douleur trouve son sens au-delà de la douleur, dans ce rapport à la dignité et à l'intégrité de la personne.

I/ Approche diachronique et tentative de définition

1. Approche diachronique de la douleur

a. Historique de la douleur

Une approche historique de la douleur est nécessaire dans la mesure où la passé "vaut comme contribution à la compréhension des comportements actuels vis-à-vis la douleur, comme possibilité de mise à jour des présupposés et de la structure profonde de notre conceptualisation de la douleur" (11).

L'antiquité : la douleur comme outil de connaissance

Dés l'antiquité Gréco-romaine une large place est accordée au phénomène de la douleur et les écrits de l'époque constituent un patrimoine culturel commun à l'Occident au point que tout médecin prononce encore actuellement le serment d'Hippocrate lors de son obtention de titre de docteur en médecine. Son sens de l'observation précise et son aptitude à consigner rigoureusement les signes distingue le médecin hippocratique de ses prédécesseurs ; dans ce va-et-vient entre savoir et malade, les médecins hippocratiques mettent le doigt sur le problème fondamental de la connaissance du vivant et mettent alors à jour que tout individu réagit de manière singulière à la pathologie dont il est victime. Sur le plan éthique, la médecine se découvre confrontée à l'angoisse, aux souffrances et la déontologie émerge. Les médecins sont porteurs d'une révolution dans la compréhension des expériences fondamentales de la condition humaine que sont la maladie, la souffrance et la mort.

Afin d'étudier le phénomène douloureux à l'époque gréco-romaine, Roselyne Rey s'est attachée au vocabulaire utilisé dans les textes homériques, chez les tragiques et dans le corpus hippocratique : le genre épique commande l'expérience de la blessure douloureuse ou du coup reçu lors d'un combat, Sophocle évoque les souffrances chroniques tandis que De l'Art d'Hippocrate définit les devoirs des médecins : "Je dis que l'objet est en général d'écarter les souffrances des malades et de diminuer la violence des maladies" (12).

Il faut retenir que la médecine antique fait de la douleur un instrument de connaissance du corps et "n'a pas pour autant tiré de conséquences sur son "utilité" (13). En effet la plupart des doctrines médicales se sont appuyées sur les réflexions philosophiques et moralistes des épicuriens et des stoïciens qui n'accordaient aucune utilité à la douleur en raison de la façon dont ils posaient chacun le rapport du sujet à son propre corps. Leur doctrine qualifiée de voluptueuse, sensuelle et débauchée, les épicuriens ont été violemment attaqués par les stoïciens au même moment que sont apparues les sectes monothéistes et le christianisme venant alors nourrir les critiques. La pensée stoïcienne s'est dés lors étendue sur plusieurs siècles en influençant la perception du rapport à la douleur dont on retient " l'incitation à endurer" (14). Comme le souligne Roselyne Rey la douleur fait l'objet d'une négation générant un mépris, elle est déplacée du champs du bien et du mal et donc ne doit pas compter pour le sage.

Ainsi cette pensée et le christianisme sont à l'origine du silence entourant le phénomène douloureux durant la période moyenâgeuse en Occident.

Le Moyen Age : la douleur rédemption

Malheureusement, peu de témoignages sur les rapports de l'homme et la douleur à la période du Moyen Age sont à notre disponibilité, des éléments se sont trouvés occultés par le discours dominant de l'Eglise qui a pris elle même en charge la douleur pour lui donner un sens : celui de la rédemption. La pratique de la mortification de la chaire par exemple illustre le fait que la religion chrétienne était interprétée comme une religion de "salut et de guérison par la vertu de la foi et des prières" (15).

Il est nécessaire de préciser que selon les historiens, au sein de sociétés essentiellement masculines et dominées par des hommes d'Eglise et des féodaux belliqueux, la douleur n'avait pas sa place et était perçue comme appartenant au domaine féminin. Nous verrons d'ailleurs plus tard comment s'est construit une "nature de la femme" depuis La nature de la femme et Les maladies des femmes d'Hippocrate.

La Renaissance et le XVII ème siècle: début de la laïcisation de l'individu et émergence du "corps - machine"

Si la Renaissance (XIV - XVIème siècles) est marquée par le développement foisonnant des Lettres et Arts et du Luxe, elle est l'époque des guerres de religions, des famines, des disettes et des épidémies avec les flambées successives de la peste au XVIème siècle. Ainsi les hommes sont d'autant plus confrontés à la peur, aux expériences de la maladie, de la douleur, de la mort auxquelles chrétiens et protestants vont une fois de plus donner un sens : celui du châtiment de Dieu et sa malédiction. Cependant des attitudes nouvelles émergent au sein de ce chaos et en particulier une é mancipation par rapport aux interprétations religieuses des évènements malheureux. Le concept d'individu émerge et avec lui le concept d'expérience individuelle de la maladie en opposition à l'expérience collective des malheurs interprétés comme la sanction du péché originel. Deux mode de pensée vont alors se côtoyer, l'un relevant du dogme chrétien qui voit en la douleur un moyen pour se rapprocher de Dieu et l'autre prônant une expérience laïcisée de l'individu. Ainsi naît un nouveau rapport au corps, celui d'"un corps assumé dans la vérité de ses sensations, dans son mélange de douleurs et de joies, dans son humilité quotidienne et sa médiocrité" (16).

En outre, la Renaissance est marquée par un devoir de connaissance de l'être humain et de son corps et émerge alors le renouveau de l'anatomie. De plus, les nouvelles découvertes comme celles du Nouveau Monde, viennent enrichir le corpus de connaissances et une impulsion considérable est alors donnée eu développement de la médecine. Malgré cela, même si Montaigne écrit dans ses Essais que la douleur doit pouvoir s'exprime sans honte, la douleur est reléguée à l'intimité la plus profonde, le corps social va tendre à refouler la douleur à cause de son caractère énigmatique et angoissant. La connaissance du phénomène douloureux est encore empirique et enfermé dans "l'édifice galénique" (17).

Il faut attendre le XVIIème siècle et la découverte de la circulation sanguine pour concevoir de nouvelles méthodes d'investigations. Il est important de noter que ce tournant dans l'histoire de la médecine s'inscrit dans un contexte global favorable grâce qu succès de la physique et de l'astronomie.

C'est alors que les médecins vont s'attacher à une vision mécaniste du corps humain héritée de la pensée cartésienne, qui va avoir d'importantes conséquences sur la pratique médicale. Le XVII ème siècle est le théâtre d'un débat sur le sens de la douleur entre l'Eglise et la médecine, individus souffrants et médecins voit en la souffrance un ennemi à combattre tandis que les homme d'Eglise tentent une fois encore d'accorder une valence positive à celle-ci (douleur providence, douleur punition, douleur qui rapproche de Dieu…).

Les médecins progressant dans l'appréhension physiopathologique de la douleur (mouvement de réflexe, automatisme neuromusculaire.) ils expriment la volonté d'adopter une position de lutte face à elle, mais il est important de souligner que l'Eglise conserve toute son influence dans la mesure où la misère et la pauvreté du milieu rural notamment où les médecins sont absents, poussent les individus à s'abandonner à la souffrance en lui trouvant sens dans le discours religieux.

Notre étude concernant la douleur des femmes, il est nécessaire de relever qu'au XVII ème siècle se sont côtoyés différents discours contradictoires concernant "la nature de la femme" : plus sensible, plus faible, plus impressionnable…ou bien plus habitué à la souffrance du fait de l'accouchement donc plus résistante…Soulignons également que lors de l'accouchement, la vie de l'enfant, sa santé, son bien-être, passent avant celui de l'accouchée, et ce lié au commandement de l'Eglise. Nous reviendrons sur cette construction d'une "nature de la femme" en conclusion.

Le siècle des lumières : la douleur - symptôme

La deuxième moitié du XVIIIème et le début du XIXème siècles voient se dessiner de nouvelles orientations dans la perception de la douleur et sa définition induite par la laïcisation de la pensée et l'émergence de trois courants philosophiques : les mécanistes, les vitalistes qui s'attachent à la fois aux mécanismes physiologiques et psychologiques de la douleur et les animistes qui considèrent que l'âme domine entièrement le fonctionnement organique. Le courant mécaniste, nourrit par la démarche anatomo-clinique, va dominer la médecine et la douleur se définit essentiellement comme "une sentinelle ou un signal d'alarme" (18). Ainsi la douleur trouve son utilité, elle devient fonction de prévention et agirait comme un sixième sens facilitant le diagnostic médical ; elle est même perçue comme nécessaire et salutaire, par exemple lors de l'accouchement.

Dans une volonté de classification et de description du phénomène douloureux, celui-ci est définit selon quatre classes : la douleur tensive (torture, luxation..), la douleur gravative (calculs rénaux, hydropisie..), la douleur pulsative (inflammation) et la douleur pongitive (douleur par fourmillements et prurigineuse) On observe donc une volonté de mise en ordre des symptôme pour faciliter l'expression d'un diagnostic.

Cependant, on est encore loin de considérer la douleur comme une maladie en elle-même : elles apparaît toujours secondaire par rapport au traitement de la maladie, de plus le développement de l'anatomie pathologique qui permet de rattacher la douleur - symptôme aux lésions corporelles vient renforcer l'idée de la douleur comme "signe puissant de diagnostic" (19) en dépit de l'existence de douleurs qui ne laissent pas de traces corporelles.

A l'aube du XIXème siècle s'affine une prise de conscience de l'importance de la parole du malade et le récit de ce dernier rentre alors en compte dans le diagnostic médical, ainsi s'enclenche une hiérarchisation entre le professionnel qui va avoir pour fonction d'objectiver le discours des patients et les profanes qui livrent leur vécu subjectif. C'est alors que le récit du patient (récit de son vécu) et celui du médecin (objectivation du récit du patient et des manifestations corporelles) vont entrer en tension car comme nous le verrons les deux ne coïncident pas toujours.

Le XIX ème siècle : grandes découvertes

Aborder cette période de manière synthétique s'avère extrêmement difficile dans la mesure où elle fût le théâtre d'innombrables découvertes dans la connaissance des mécanismes de la douleur et des thérapeutiques. De ce fait, je vais indiquer quelques traits susceptibles d'être utile pour notre enquête.

Cette période contemporaine est "à phase clinique de cette longue histoire" (20). La pratique de la médecine et notamment de la chirurgie, est fortement marquée par la coexistence de deux idées : en opposition au conservationnisme du XVIIIème siècle, la douleur apparaît aux médecins comme insoutenable et inutile mais sans aucun moyen de soulagement alors même que les historiens ont mis à jour l'existence de moyens disponibles. En effet, bien que conscients de l'urgence de trouver des remèdes visant soulager la douleur inutile, les médecins ont continués à employer des méthodes thérapeutiques générant d'atroces souffrances comme l'atteste la mauvaise utilisation du moxa japonais (21). Ainsi les médecins ont été accusés de peu se soucier des souffrances des patients en sous estimant leurs plaintes, mais la figure de Velpeau qui proposa une éthique de la douleur, vient démentir en partie ces accusations. Malgré des réticences, les recherches concernant les gaz stupéfiants, l'opium, la morphine et la révolution de l'anesthésie (1847) marquent un tournant dans la perception des douleurs, notamment chirurgicales : les médecins vont maintenant devoir se passer des plaintes des patients comme indicateur de souffrance puisque le but est désormais de leur éviter toutes souffrances.

Les recherches des médecins, chimistes, chirurgiens changèrent profondément le rapport des hommes à la douleur en mettant fin à son caractère utile et inévitable.

b. Emergence d'une médecine de la douleur (22)

Une approche contextuelle de la prise en charge de la douleur en France demande une étude rigoureuse à la fois diachronique et synchronique comme celle menée par Isabelle Baszanger (23), je ne retracerai ici que les grands traits du mouvement qui conduisit à l'invention de la médecine de la douleur.

A l'ère du confort et de la facilité la douleur est d'autant plus perçue comme un ennemi combattre. L'anesthésiste américain John Bonica introduisit dés 1944 une rupture épistémologique dans l'appréhension du phénomène douloureux. Il fit preuve d'une volonté de constituer une approche clinique de la douleur après l'observation des limites des connaissances et des moyens techniques alors à disposition, et ce en dépit de siècles antérieurs de réflexion. Il tend à diriger l'action médicale sur la douleur elle-même et non sur la cause et doit pour cela doter la douleur d'un nouveau statut : celui de maladie. La tentative de maîtrise du symptôme est complétée par la recherche de sens individuel de ce symptôme et le modèle de causalité linéaire est complété par le modèle plurifactoriel, cristallisé par la multidisciplinarité dans la prise en charge des patients douloureux.

Ainsi la douleur devient une entité autonome et la reconnaissance de l'intrication psychique et physique de la douleur est affirmée. Mais il est important de souligner la naissance d'une ambiguïté en raison du double statut accordé aux facteurs psychologiques, en effet ils sont éléments accompagnateurs de toute douleur mais également facteur causal exclusif et cette ambiguïté va être, comme le souligne Isabelle Baszanger, prise en compte différemment suivant les acteurs. Dés lors on peut se demander si effectivement les douleurs gynécologiques ne seraient pas bien souvent perçues comme causées par des facteurs psychologiques, comme l'illustre ces propos recueillis sur le terrain auprès de femmes malades :

"Mon calvaire est devenu de plus en plus important et mes rapports sexuels douloureux, il m'a donc conseillé d'aller voir un sexologue car pensait que c'était dans ma tête, chose que j'ai refusée"

"La rareté de cette deuxième localisation, ainsi que mes symptômes (j'avais mal dans l'épaule droite sans rien avoir à l'épaule) ont fait que tous les médecins que j'ai pu rencontrer ont largement insinué que j'étais un peu dérangée dans ma tête"

"Les docteurs, eux, t'expliquent que c'est le stress. Tu as une vie compliquée, une belle- mère odieuse qui ne veut pas lâcher son fils unique…Alors puisque tout le monde te le dit… pourquoi veux tu que ce ne soit pas le stress, les angoisses…On te le dit et on te le répète…"

Il faudra attendre les années 1960 - 1970 avant que les recherches de John Bonica aient des répercussions en raison de l'organisation du système du soin basée sur une hyperspécialisation induite par un découpage du corps humain qui ne permet pas de révéler la douleur comme une entité à part entière.

La redéfinition du malade, du médecin et de la maladie va permettre une réorganisation du système de santé avec la création en 1961 aux Etats-Unis de la première pain clinic.

Les Etats-Unis comptaient en 1977 60% des cliniques de la douleur sur son territoire tandis que la France n'en comptait pas une seule. Mais en 1988, sur deux mille cliniques de la douleur dans le monde, quatre cent cinquante sont en Europe (24) : cette ascension fulgurante témoigne d'un changement de nature dans l'intérêt de la douleur, des groupes de professionnels apparaissent et la douleur devient une spécialisation.

La douleur n'apparaît plus secondaire par rapport à une maladie associée, en effet elle fut perçue pendant longtemps comme un élément essentiel au diagnostic et comme ne nécessitant pas d'action thérapeutique, elle était même perçue parfois comme "le prix à payer" pour la guérison.

Nous allons maintenant proposer une définition du phénomène douloureux en prenant soin d'en cerner toutes les dimensions.

2. Définition de la douleur

Quel que soit son mode d'expression, sa durée, son intensité et sa forme, la douleur constitue d'un des principaux motifs de consultation médicale et ce, quel que soit l'âge et le sexe.

a. Définition de l'AIED

L'association internationale d'étude de la douleur (AIED) définit la douleur comme une "expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associé à un dommage tissulaire réel ou virtuel, ou décrite en terme d'un tel dommage".

Ainsi cette définition insiste sur le caractère ambigu de la douleur, et en recouvre toutes les dimensions, l'"expérience sensorielle" renvoie à la dimension somatique, l'émotion et le caractère désagréable de l'expérience douloureuse renvoie à la dimension affective, et enfin la dimension de la représentation et du sens que peut prendre la douleur est également prise en considération. Cette définition suppose qu'il peut y avoir douleur sans atteinte corporelle, disproportionnée par rapport à l'atteinte corporelle, qui persiste très longtemps après une blessure (membre fantôme) ou qui intervient longtemps après l'atteinte corporelle. Il existe aussi des atteintes corporelles sans douleur.

Lorsque le chirurgien Leriche aborde la question de la douleur, elle est définie comme un état authentiquement anormal : "Tout en elle est anormal, rebelle à la loi" (25). La douleur est un phénomène total qui n'a de sens qu'au niveau individuel. Beaucoup de paramètres rentrent alors en jeu dans ce phénomène, la douleur est complexe tant dans son diagnostic que dans son traitement thérapeutique.

b. Mécanismes physiologiques

Pour la physiologie, la douleur se définie comme "une sensation périphérique anormale et pénible à perception corticale consciente" (26).

Plusieurs mécanismes physiopathologiques expliquent le phénomène de la douleur, Ils sont au nombre de trois et leur distinction influe fortement sur la thérapeutique. Il revient au médecin de déterminer de quel type de douleur il s'agit.

La douleur par excès de nociception

La fonction de nociception permet à l'organisme de détecter ce qui altère ou menace son intégrité en déclenchant des réactions adaptatives. La douleur est l'interprétation d'une sensation nociceptive, douleur et nociception ne sont pas synonymes. La nociception correspond à la mise en jeu plus ou moins consciente du système qui transmet l'information douloureuse de l'endroit ou elle se produit jusqu'au cerveau, ce transfert pouvant être interrompu à différents niveaux. Les douleurs nociceptives sont les plus répandues, elles résultent d'une stimulation excessive du système nerveux, ses causes sont cancéreuses, inflammatoires, traumatiques.

Ces douleurs sont aiguës ou chroniques, elles ont une topographie artérielle, viscérale, ostéoarticulaire ou musculaire et ne présentent aucun signes neurologiques.

Les stratégies thérapeutiques sont de quatre ordres : antalgiques, blocs anesthésiques, neurostimulations acuponctura les et traitement chirurgical pour les cancers.

La distinction entre les douleurs aiguës et les douleurs chroniques est aujourd'hui acquise et classique en milieu clinique, les premières correspondant à une douleur signal et les secondes à une douleur inscrite dans le temps. Se sont précisément ces dernières qui vont nous intéresser, et qui doivent être comprise selon Isabelle Baszanger comme "un état de maladie" (27).

Les douleurs neuropathiques périphériques

Dans le cas des douleurs neuropathiques périphériques, il n'y a pas excès de nociception mais déficit d'influence inhibitrice et le message douloureux s'autorégule. Ces douleurs sont dues à la lésion d'un nerf, suite à une intervention chirurgicale, un traumatisme, ou des radiothérapies… Ces douleurs sont permanentes avec ou sans accès douloureux paroxystiques, allodynies (réponse anormale a un stimulus habituellement non douloureux) et/ou hyperpathies (réponse excessive, diminution du seuil de douleur.

Ces douleurs ont la particularité de ne pas pouvoir être soulagées par des antalgiques périphériques ni par les interventions chirurgicales qui pourraient même l'aggraver. Ainsi les stratégies thérapeutiques adoptées seront entre autres des anesthésiques locaux et une neurostimulation transcutanée.

Les douleurs neuropathiques centrales

Lors de douleurs neuropathiques centrales, les systèmes de régulation de la douleur sont atteints et des lésions dans la moelle épinière, le cortex, le thalamus ou le tronc cérébral sont responsables de ces douleurs. Elles ont les mêmes manifestations que les douleurs neuropathiques périphériques et le traitement thérapeutique sera similaire.

c. Facteurs psychologiques

A ces mécanismes physiopathologiques de la douleur viennent s'associer des facteurs psychologiques : la douleur est fortement marquée par une dimension affective modulée par l'histoire personnelle et les influences socioculturelles. Afin de rendre compte des différents éléments constitutifs, nous allons nous baser sur le schéma de Loeser (28) qui distingue la nociception, la douleur, la souffrance et les comportements de douleur (29). La nociception, comme nous l'avons vu, est l'activité nerveuse engendrée par une stimulation potentiellement dangereuse du système nerveux. La deuxième composante va qualifier comme désagréable la sensation engendrée par une lésion et fait alors apparaître le caractère subjectif de la douleur ainsi que le fait que la douleur est une perception plus qu'une sensation.

La souffrance quant à elle est définie par Loeser comme "une réponse affective négative qui peut être générée par la douleur ou encore par d'autres expériences désagréables" (30), ici interviennent fortement l'histoire personnelle et socioculturelle de l'individu. Enfin la douleur engendre des comportements variés et dépendants de la nature du phénomène douloureux comme par exemple dans le cas qui nous intéresse, des plaintes répétitives.

Ainsi, ce schéma permet de rendre compte des diverses composantes du phénomène douloureux qui le rendent si complexe et difficile à diagnostiquer et à traiter. Mais Loeser ne rend pas compte des relations entre ces composantes qui peuvent être multiples en fonction de l'étiologie de la douleur, de ses origines et de sa chronicité ou non.

A l'issue de cette définition de la douleur, il apparaît nécessaire de prendre en compte toutes les composantes du phénomènes dans l'évaluation de la perception douloureuse, nous retrouvons la tridimensionnalité de la douleur : biomédical, psychologique et social.

La manière de ressentir la douleur relève de la perception et de la sensibilité au moment où elles surviennent et ainsi le phénomène douloureux peut se définir comme une expérience intime qui s'inscrit dans le corps mais se diffuse dans le vécu, et qui demande à être comprise sans jamais être partagée. Cette notion d'expérience intime est cristallisée dans les propos recueillis auprès G. souffrant d'endométriose :

"On pourra faire tous les discours du monde et toutes les thèses possibles, rien ne pourra jamais vraiment décrire la douleur et ses ravages, il faut la vivre pour la comprendre et pouvoir l'exprimer par l'inexprimable, c'est à dire l'incommensurabilité et avec la notion d'infini et d'au-delà..."

Conclusion

Cette approche diachronique synthétique de la douleur permet de mettre clairement à jour que la douleur, en Occident, a toujours été au centre des préoccupations des hommes en matière de santé. Pour Platon et son disciple Aristote, quatre siècles avant Jésus Christ, aussi bien que pour Spinoza au XVIIe siècle, la douleur est une sensation déplaisante opposée au plaisir. A plus de deux millénaires d'intervalle, des maîtres de la philosophie grecque aux philosophes allemands ont lui reconnaît un caractère universel et inéluctable.

Les philosophes se sont interrogés sur le sens de la douleur là où les moralistes y percevaient une conséquence de la condition humaine tandis que les médecins ont exploité la douleur-symptôme. Mais les relations entre tous étaient moindre et aucune théorie générale de la douleur n'émergea avant John Bonica.

La position adoptée par les professionnels de la santé et les individus souffrants face à la douleur est une attitude de combat qui se trouve cristallisée actuellement dans l'article 37 (10) du Code de déontologie médicale français de 1995 qui stipule qu'"en toutes circonstances, le médecin doit s'efforcer de soulager les souffrances de son malade, l'assister moralement et éviter toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique".

Et l'article 38 (10) ajoute que "le médecin doit accompagner le mourant jusqu'à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriés la qualité d'une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et conforter son entourage".

C'est dès les années 80, en France, qu'a commencé à se développer une médecine de la douleur et les mots "lutter contre la douleur" tracent un impératif nouveau de la médecine occidentale. Ainsi "soigner" la douleur semble indiquer une nouvelle orientation de la bio médecine : la douleur ne devrait plus être considérée comme secondaire par rapport au traitement d'une maladie, de plus le phénomène douloureux peut être en lui-même une maladie (migraine).

La volonté de tenir compte de tous les aspects que recouvre le phénomène douloureux aboutit à la définition de l'association internationale de l'étude de la douleur. Désormais la prise en charge de la douleur perçue comme une maladie à part entière, est une exigence du corps médical et du public qui est de mieux en mieux informé par les médias notamment.

Or, nous allons maintenant au travers une approche de l'endométriose, montrer que les douleurs gynécologiques, surtout lorsqu'elles ne sont pas liées à l'obstétrique, ne sont pas reconnues comme invalidantes si elles ne sont pas associées à une pathologie. Comme je l'ai mentionné en introduction, de nombreuses femmes ont soufferts longtemps avant que leur douleur soit reconnue comme un frein à leur épanouissement par un ou des médecins.

J'ai également pu relever dans de nombreux témoignages et lors d'entretiens de nombreuses déceptions face à l'accueil en centre anti-douleur au sein desquels les femmes atteintes d'endométriose ne semblent pas avoir leur place. N'ayant pas pu mener une observation en centre anti-douleur, je ne peux donc m'étendre plus sur ce point.

Une enquête Sofres-CFES de 1998 démontre que, même si les individus souffrants s'accordent à dire qu'une évolution est perceptible (plus grande volonté d'écoute, ouverture de centres anti-douleur, soins palliatifs…) "le sentiment dominant est celui d'une insuffisance très nette de la prise en charge de la douleur en France". L'attitude des professionnels de la santé pour lesquels la douleur serait encore secondaire au regard du traitement de la maladie elle-même, l'efficacité relative des traitements actuels et les inégalités en terme d'accessibilité à une bonne prise en charge de la douleur sont les raisons principales d'un tel sentiment.

Cette enquête n'aborde pas la douleur selon le genre, et on peut en effet se demander s'il y a une différence de prise en charge en fonction des acteurs sociaux.

Comment justifier l'existence d'un délai de diagnostic médical d'endométriose, et ce en dépit des plaintes répétées des femmes souffrantes, dans un contexte au sein duquel la prise en charge de la douleur semble être un impératif ?

Cette interrogation est d'autant plus justifiée qu'elle s'inscrit aussi dans un contexte de médicalisation du corps des femmes au sein duquel on peut difficilement comprendre que la douleur semble laissée pour compte. Cette médicalisation du corps féminin peut être illustrée par les étalages "santé/bien-être " des librairies où foisonnent des ouvrages destinés à la santé femmes ("l'homéopathie au féminin", "la phytothérapie au féminin", "la santé au féminin", "le sport au féminin", "le yoga pour les femmes"…) Le corps de la femme comme lieu de la reproduction exacerbe d'autant plus cette médicalisation.

Il aurait été intéressant d'apporter un éclairage diachronique sur l'endométriose elle même mais les données historiques sont faibles. Il existe en outre des classifications basées sur les symptômes, les lésions, les difficultés opératoires, ou des considérations physiopathologiques, parfois plusieurs éléments sont pris en compte. Malgré environ 55 années de connaissance de l'existence de cette pathologie, des zones d'ombre planent encore sur elle.

II/ Plaintes répétitives : le temps perdu, le temps des errements

"Combien de temps s'est écoulé entre les premières consultations et le diagnostic d'endométriose?"

"Environ deux ans, avec des hospitalisations presque tous les mois et diagnostics farfelus : hémorroïdes (jamais eu), appendicite (opérée à l'âge de 6ans), grossesse extra utérine (pas de rapports à l'époque)…"

"Une dizaine d'années s'est écoulé, personnes ne s'est inquiété de mes douleurs, j'étais soi disant juste trop douillette !"

"11 ans !!!"

"10 ans avant 2001, je me plaignais de fortes douleurs pendant mes règles mais je n'étais pas prise au sérieux et on ne me proposer pas d'examens pour vérifier quoi que ce soit et puis vu mon jeune age, on ne pensait pas que je pouvais avoir une maladie !"

Les réponses obtenues à la question du diagnostic semblent être en décalage par rapport au contexte présenté en première partie, mais les plaintes répétitives qui ne trouvent de sens satisfaisant auprès du corps médical ne sont-elles pas significatives de la persistance d'un certain nombre de représentations relatives aux douleurs gynécologiques ? Voyons comment l'étude de l'endométriose peut nous renseigner sur ce point.

1. L'endométriose

a. Description de la maladie

L'endométriose peut se définir comme l'implantation et le développement de cellules endométriales, principalement sur le péritoine pelvien et les ovaires. Ces cellules peuvent infiltrer les organes provoquant des lésions, des adhérences et des kystes qui sont soupçonnés être à l'origine des douleurs, ces lésions et implants "saignant" au moment des règles comme le fait l'endomètre normal qui tapisse la cavité utérine. Ce sang qui ne peut s'écouler dans le vagin, provoque, dans les régions où siègent les lésions, des réactions à l'origine des troubles de la maladie.

L'endométriose est dite interne quand les lésions se développent dans la masse même du muscle utérin, elle est alors appelée adénomyose

Les douleurs associées à l'endométriose les plus significatives sont au nombre de cinq, il s'agit de la dysménorrhée, c'est-à-dire les règles douloureuses, de la dyspareunie, ou douleur lors des rapports, des douleurs pelviennes, de la dyschésie, ou douleur lors de la défécation, de la dysurie, ou douleur lors de l'émission d'urines.

A ces douleurs viennent parfois s'associer des problèmes d'hypofertilité ou d'infertilité.

b. Hypothèses étiologiques :

L'étiologie de la maladie est encore obscure mais plusieurs hypothèses sont admises (31) :

La première hypothèse est la plus communément admise par les chercheurs, mais 90% des femmes seraient "victimes" de ce phénomène sans endométriose il reste alors à savoir pourquoi chez certaines femmes ce phénomène de reflux deviendrait pathologique.

A cette question les chercheurs proposent la réponse suivante: des cellules de l'immunité nettoieraient la cavité péritonéale mais chez certaines femmes ces "éboueurs naturels" seraient débordés à cause d'un col fermé, rétréci ou trop étroit, d'une déficience immunitaire génétique ou environnementale, de prédispositions génétiques, d'une coagulation du col ou d'un tampon trop obstruant ou encore à cause de règles trop abondantes. L'action des oestrogènes sur le développement de l'endomètre et de l'endométriose, a quant à elle été validée scientifiquement.

On ignore si l'endométriose est présente de naissance ou bien des les premières règles ou alors si elle se développe à long terme et on ignore si un traitement précoce des douleurs peut prévenir des douleurs chroniques. Les études épidémiologiques ont révélé que l'endométriose est une pathologie de la femme en âge de procréer, qu'elle ne se manifeste pas avant la puberté et que l'âge du diagnostic est d'environ 29 ans. Ces études ont également déterminé plusieurs facteurs risques qui sont les malformations congénitales, l'exposition in - utero au DES, le syndrome des ovaires poly kystiques, une prédisposition familiale, l'origine ethnique (population caucasienne), une consommation excessive de café et une exposition à la dioxine.

c. Diagnostic et thérapeutique

Une fois qu'il y a suspicion d'endométriose, le diagnostic s'effectue en plusieurs mouvements regroupant l'interrogatoire de la patiente, l'examen clinique, l'échographie, l'imagerie par résonance magnétique et la cœlioscopie. Il s'agit pour les médecins de localiser les lésions qui peuvent être à l'origine des douleurs et d'hypofertilité. On remarque que la bio médecine adhère essentiellement au modèle ontologique. Une fois diagnostiquée, les femmes atteintes vont être soumises à des traitements médicamenteux qui consistent en stopper l'activité hormonale (ménopause artificielle) et/ou à des traitements chirurgicaux qui consistent à retirer kystes, lésions…

Ainsi, on peut s'apercevoir que l'endométriose s'inscrit dans un contexte étiologico- thérapeutique énigmatique. On comprend que pour les gynécologues, la confrontation clinique avec cette maladie est complexe et désarmante : "Il faut qu'il y ait du vrai dans l'assertion "l'endométriose est une maladie énigmatique" car, par quelque bout qu'on la saisisse, cette maladie s'échappe" (32).

Même si on peut définir l'endométriose, et bien que des progrès aient été effectués grâce à l'IRM et aux nouvelles perspectives thérapeutiques, de grandes difficultés ont cours en ce qui concerne la classification, le diagnostic et la thérapeutique.

b. Réflexion sur le normal et le pathologique

a. Définition

La norme est souvent un repère qui permet de comparer, d'évaluer et d'agir, elle est la formule abstraite de ce qui doit être. Le normal est ce qui est conforme au type le plus fréquent, à une moyenne considérée comme une norme et la normalité est le caractère de ce qui est normal. Le concept de normalité recouvre un champs sémantique assez vaste dont font partis les adjectifs standard, naturel (qui est considéré comme un reflet de l'ordre de la nature), moyen (qui se situe entre deux extrêmes), ordinaire, habituel, usuel, conforme…

La normalité peut renvoyer à une notion quantitative et statistique (ce qui est "normal" est ce qui est dénombré en plus grande quantité) Par exemple un résultat de prise de sang peut être déclaré "normal" si le résultat est situé dans "une fourchette" correspondant à une grande majorité des observations. Mais elle renvoie également à une notion qualitative (ce qui est "normal" est ce qui est en adéquation avec un référent d'ordre supérieur).

La normalité de type qualitatif est primordiale dans la mesure où elle se réfère à des lois fondamentales (celles de l'Univers, tant physique que biologique) La normalité quantitative serait plus secondaire, dans la mesure où des indications de fréquence semblent avoir, de manière générale, une portée plus limitée. Il semble que dans la majorité des cas, la fréquence d'un phénomène dépend d'un processus organisé à partir de lois d'ordre supérieur. La "normalité quantitative" serait une conséquence de la "normalité qualitative".

En raison même de la grande variabilité des contextes socioculturels, et surtout de la très grande capacité d'apprentissage et de réaction affective de l'être humain, quasiment tout phénomène, processus ou comportement peut être subjectivement perçu comme "normal" ou "anormal" selon le vécu du sujet,. Pour cette raison, la définition objective de la "normalité" devra tenir compte de ce facteur de subjectivité afin d'être un concept opérationnel.

Or, comme nous allons le démontrer, la bio médecine tend à fixer elle-même les critères de normalité, comprise ici en terme de bonne santé, en omettant le vécu propre des patients souffrants. Ainsi, elle a tendance à figer les frontières entre le normal et le pathologique.

Nous allons maintenant, grâce à l'ouvrage de Georges Canguilhem Le normal et le pathologique, nous intéresser au concept de normalité en médecine.

C'est dés 1943, lors d'une réflexion globale menée sur la vie et sur la connaissance que nous en avons, que Georges Canguilhem interroge les concepts de santé et de maladie. Il exerça dans l'institution scientifique une autorité croissante et devint après un doctorat en médecine, successeur de Gaston Bachelard à la direction de l'Institut d'histoire des sciences et membre de l'Académie internationale d'histoire de la médecine. L'épistémologie de Canguilhem, appliquée principalement à la médecine, cherche les conditions d'apparition des problèmes scientifiques.

Le normal et le pathologique regroupe l'Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique de 1943 et les Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique de 1966. Ainsi cet ouvrage regroupe deux moments d'une même réflexion visant à élaborer une philosophie construite autour du concept de norme, analysé par l'auteur dans sa relation avec la vie.

Il est nécessaire de préciser que sans dissimuler une profonde cohérence, ces deux mouvements présentent une discontinuité historique car si en 1943 Canguilhem veux faire apparaître deux régimes de vie différents, l'un "normal" et l'autre "pathologique", en 1966 il s'attache plutôt à dégager le sens social le la norme et à le confronter à son acception vitale. Ainsi ce livre est composé de deux voies rédigées à deux époques différentes, insistant alors sur l'acuité du problème de la norme.

Grand théoricien, Canguilhem développe un mode de pensée qui tire son style propre de sa formation médicale et de son intérêt pour le vivant.

Georges Canguilhem met en lumière les fonctionnements distincts de l'organismes à l'état normal et à l'état pathologique : le pathologique n'est pas l'absence de norme, il indique une configuration nouvelle de l'organisme par la mise en place d'autres normes. Ainsi le pathologique joue un rôle fondamental car il suscite le questionnement suivant : que signifie être malade pour le vivant ? La maladie intervient sous une forme concrète et engendre un questionnement existentiel plutôt que de savoir.

Georges Canguilhem va affirmer une position critique face à la conception biomédicale du corps - machine héritée de la pensée cartésienne et trouvant son apogée au XIXème siècle avec la théorie selon laquelle "les phénomènes pathologiques ne sont dans les organismes vivants, rien de plus que des variations quantitatives des phénomènes normaux correspondants" (33).

Il tend à démontrer l'importance du vécu individuel de la maladie en restituant l'originalité du pathologique et en interrogeant les normes scientifiques qui tendraient à homogénéiser le normal et le pathologique.

Il est nécessaire de préciser que Canguilhem entreprend la critique de la théorie médicale et biologique plutôt que la critique de la thérapeutique qui ne peut faire l'économie de l'expérience vécue par le malade. Nous tenterons d'ailleurs de montrer au sein de ce dossier que les frontières entre le normal et le pathologique ne sont pas figées chez un même individu souffrant et que ce dernier opère sans cesse des réajustements dans son parcours de malade.

b. La plainte répétitive : le temps des errements

Les notions de "normal" et de "pathologique" entrent en compte dés lors que l'on interroge la santé et la maladie. Selon la définition du chirurgien Lériche, la santé semble aller de soi comme étant "la vie dans le silence des organes" et ainsi ne pose pas de question. La maladie quant à elle, engendre un soupçon qui est le fruit d'un sentiment immédiat. La maladie est avant tout une question d'expérience et non de conceptualisation, ce n'est pas du côté de la médecine que la maladie est réfléchie en premier mais bien du côté du souffrant. Ainsi c'est dans une telle perspective que Georges Canguilhem tend à restituer toute son importance au vécu de l'individu souffrant dans la démarche médicale. Cette prise en compte de la subjectivité donne naissance à une nouvelle analyse des rapports du normal et du pathologique chez Canguilhem qui pense alors dévoiler la "réalité primitive de la maladie" que serait l'expérience de la maladie.

Georges Canguilhem se positionne contre une conception réductrice de l'individu et s'oppose au concept de "santé idéale". Chaque individu organise sa propre frontière entre le normal et le pathologique, la personne est seule juge de son état, de sa qualité de vie. Le pathologique n'est tel que lorsqu'il est ressenti ainsi. Or, comme tend à le prouver le délai existant entre la première consultation gynécologique pour douleurs et/ou stérilité et un diagnostic, la bio médecine semble fixer ses propres frontières.

En médecine, l'état normal du corps humain est l'état qu'on souhaite rétablir. Mais la question que pose Georges Canguilhem est la suivante: est ce que cet état est dit normal parce qu'il est visé comme fin bonne à obtenir par la thérapeutique ou bien est ce parce qu'il est tenu pour normal par l'intéressé, que la thérapeutique le vise ?

Pour Canguilhem, la seconde relation est tenue pour vraie, c'est l'être humain qui qualifie de pathologique certains comportements, le maintien de sa vie et son développement sont pris pour norme. Georges Canguilhem partage avec l'ethnologie la même conception de l'individu perçu comme "totalité individuelle consciente", c'est à dire que l'être est à la fois corporel, sensible et intelligent.

Comme nous l'avons évoqué, les individus malades attendent de la bio médecine qu'elle leur restitue leur état normal, cette dernière va dans un processus logique déterminer la nature d'un mal pour adapter une thérapie. Or dans le cas qui nous intéresse, les femmes se trouvent prises dans une situation paradoxale: elle sentent quelque chose de pathologique en elles, ce qui va motiver la démarche de consultation, mais elles se trouvent face à un ou des médecins qui ne reconnaissent pas cet état pathologique, d'ou un retard dans le diagnostic médical.

Comme nous l'avons déjà relevé, d'une manière générale un individu se sentant malade va prendre conscience d'une anomalie qui va motiver la demande de prise en charge médicale, et la reconnaissance d'un état anormal.

C'est effectivement ce qu'il se passe ici: les femmes souffrantes vont consulter un gynécologue mais la reconnaissance médicale d'un état pathologique tarde.

Comme l'explique Canguilhem, "l'anomalie est ignorée dans la mesure où elle est sans expression dans l'ordre des valeurs vitales", toute anomalie n'est pas pathologique, seule l'est celle qui est ressentie par un sujet comme anormale, l'anormal étant compris à partir du sentiment de souffrance et d'impuissance. Ainsi nous sommes en droit de nous demander : la douleur gynécologique trouve t-elle sa place dans l'ordre des valeurs vitales ? Il semblerait ici que la bio médecine fabrique un corps normé par des statistiques nous projetant dans une normalité quantitative : en effet la proportion de femmes atteintes d'endométriose, souffrant de douleurs pelviennes est (selon les statistiques) minime par rapport au nombre de femmes souffrantes sans pathologie associée. Mais la normalité de type qualitative est aussi en présence : les douleurs gynécologiques répondraient à des lois anatomophysiologiques. Comme nous pouvons le constater, la normalité quantitative serait la conséquence de la normalité qualitative.

Conclusion

Comme démontré ci-dessus, la maladie est vécue avant le diagnostic médical, non pas comme telle, mais comme un anomalie ressentie. Les symptômes peuvent être vécus longtemps avant d'être perçus comme tel par les soignant, et plus spécifiquement par les gynécologues. Lors de plusieurs entretiens et lors de l'étude des témoignages, j'ai pu remarquer à quel point les médecins sont des acteurs sociaux forts. En effet, leur douleur a commencé à être reconnue par l'entourage (familial, professionnel) lorsqu'un nom a été mis sur leur mal comme l'atteste les propos tenus par Madame S :

"C'est vrai que j'avais l'impression que la douleur est plus reconnue maintenant que je suis passée sur la table d'opération en fait. Avant on me disait " oui, oui, oui, je comprend tu as mal mais…
C'est comme si elle était pas légitime cette douleur, comme si je m'écoutais trop quoi…
Maintenant que médicalement il y a eu un acte chirurgical et ben on me dit "ha oui tu as mal" alors qu'avant c'était "bon allez ça va…"

La norme scientifique est construite dans la volonté d'identifier le normal et le pathologique comme une norme sociale, cherchant sur le terrain de la science à valoriser un dogme de la conservation en mettant à l'écart l'individualité biologique et la subjectivité. Le corps vital semble être nié dans un corps social externe qui est produit par le savant dans les laboratoires et avec des statistiques ; pour Canguilhem le corps social doit être compris à partir du corps vital, or une détermination externe, sociale des normes ne peut que modifier le fit vital normatif comme l'atteste trois approches illustrées plus haut. La première est une approche quantitative en définissant le normal et l'anormal par la fréquence statistique, ce qui neutralise la charge affective individuelle et la négation de l'altérité du pathologique. La deuxième approche est une approche expérimentale du normal dans un nouveau milieu qu'est le laboratoire. Enfin la troisième approche est mathématique : le normal est pensé comme une moyenne.

On peut remarquer alors que les frontières entre le normal et le pathologique comprises comme les frontières entre la bonne santé et la maladie, peuvent différer entre les médecins et les individus souffrants qui se trouvent dans le cas présent, "victimes" des représentations sociales. Il semble en effet que les discours élaborés sur "la nature de la femme" pèsent encore, même inconsciemment, sur la démarche médicale. Les états naturels des femmes (menstrues, grossesse, allaitement) sont selon les historiens, placés sous le signe de la pathologie par le discours médical. (Nous pouvons relever un paradoxe : des études ont démontrées que la femme avait une plus forte résistance à la douleur que l'homme, or lorsqu'elle se plaint, elle a tendance à être considérée comme "douillette", "sensible", voire hystérique).

Les propos suivant, recueillis auprès de Madame G atteinte d'endométriose lors d'un entretien, illustre le fossé qu'il peut exister entre la perception des douleurs par le souffrants et par les soignants( ici en l'occurrence le personnel hospitalier) :

"Après avoir souffert pendant des années des terribles douleurs de l'endométriose, j'ai été "achevée" lorsque lors de ma première opération je n'ai pas eu de morphine, ni aucun autres anti-douleurs (sans doute à cause de mon hémorragie interne, mais soit ils auraient du m'en donner selon l'article de l'obligation du soulagement du patient) ce qui m'a valu de connaître alors la douleur extrême […]"

III/ La douleur, une quête de sens

A tout événement l'être humain demande une explication en cherchant la nature et les causes. La maladie, expérience inhabituelle et désagréable du corps, doit être décodée afin d'être en partie expliquée aux autres non souffrants et l'élaboration de cette interprétation est fortement liée au culturel et au social.

Comme nous l'avons démontré en deuxième partie, l'existence d'un délai de diagnostic médical en dépit des plaintes répétées dénote une difficulté d'accès au sens freiné par les représentations des douleurs des femmes véhiculées dans la société. Nous allons dans un premier temps introduire les notions empruntées au vocabulaire anglo-saxon, de illness, sickness et disease afin de rendre compte une fois encore de la tridimensionnalité de la douleur. Puis j'introduirai dans un deuxième temps les notions de normes sociale, intime et médicale.

1. Illness, disease et sickness

En français le terme maladie prend des significations différentes : il est l'évènement concret lui-même, l'entité taxinomique qui va rentrer dans une nomenclature et la notion faisant référence à un état contraire à celui de bonne santé. Le vocabulaire anglo-saxon utilise trois termes différents afin de rendre compte de la dimension multiple de la maladie.

Illness "est la perception par un individu d'un changement négatif dans son bien-être et ses activités sociales" (34). C'est la maladie vécue, telle qu'elle est éprouvée par l'individu, il s'agit de l'expérience subjective de l'individu, ce terme recouvrant toute la dimension psychologisante de la maladie (comment une personne va-t-elle expliquer l'aggravation de sa maladie pas exemple).

Disease est "la maladie telle que la traque la recherche bio médicale", il s'agit de la maladie objectivée par les médecins et définie par le discours médical dominant qui tend à l'universalité.

Sickness est la dimension socioculturelle de la maladie, "la socialisation de illness et de disease" (35). La maladie a un sens sociale, la société s'accorde pour désigner les signes et les symptômes du mal et sickness va déterminer les choix thérapeutique des individu.

François Laplantine parle de maladie première personne (illness), deuxième personne (disease) et troisième personne (sickness) (36) mettant ainsi en perspective que le mal est en premier lieu vécu par l'individu souffrant et de ce fait que la maladie pose avant tout la question de l'expérience avant celle du savoir.

Bien sur, le discours des profanes n'est pas dénué de toute objectivité tout comme le discours des professionnels n'est pas dénué de subjectivité, illness, disease et sickness sont trois dimensions d'un même moment.

Illness est le moment où les femmes ont expérimenté un signe corporel inhabituel qui est la douleur, celle-ci est ressentie et mise en mots. Illness est à la recherche de la maladie apprise par les médecins (disease), ces femmes ont alors de grandes attentes : elles espèrent être soulagées des manifestations corporelles pénibles et être rassurées. Les besoins de nommer, de symboliser et de trouver des causalités sont essentiels pour l'individu souffrant, tout comme le besoin d'historiciser son vécu de malade en écrivant son témoignage par exemple.

Or comme nous l'avons démontré, la recherche de disease n'est pas satisfaite à chaque fois et peut induire une non reconnaissance de l'état pathologique par l'ensemble de la société :

"Au lycée et au travail, je passai pour une hypocondriaque puisque je n'avais pas de nom à leur donner pour expliquer ce que j'avais !"

La non écoute des souffrances est ici cristallisée par le délai de diagnostic médical évoqué au semestre précédent. J'avais également noté que le processus logique consultation /diagnostic / thérapeutique était brisé, or celui-ci prend en réalité une autre tournure : la consultation n'aboutit pas à une explication pathologique des douleurs, mais plutôt à une explication emprunte de représentations : ces douleurs sont perçues comme normales. Cette non reconnaissance d'un état pathologique anormal ajoute une souffrance supplémentaire à la personne malade qui subit en elle une déconstruction : le sujet se sent à l'état pathologique, il ne peut plus s'épanouir tant dans sa vie intime que sociale, mais son environnement ne reconnaît pas cet état pathologique ou alors dans le cas de femmes souffrantes de douleurs pelviennes le considère comme normal.

La maladie n'est pas que subjective et médicale mais existe aussi dans l'interaction avec les autres (sickness) La société est gênée par l'indisposition que crée la maladie, par son coût et par les valeurs qu'elle atteint (image du corps…) :

"Des douleurs titanesques gênaient même ma respiration et je faisais de la tachycardie, je ne pouvais aller en cours plusieurs jours de suites et après je manquais aussi souvent à mon travail, en fait chaque mois pendant cinq jours pour raison d'indisposition !!!"

L'individu souffrant est ici confronté à la peur de l'incapacité qui est la crainte de ne plus tenir sa place dans la vie sociale (travail, famille…) L'être soufrant est stigmatisé et seul le médecin autorise l'incapacité en identifiant la maladie Etre reconnu malade par le corps soignant, c'est être moins stigmatisé. Le médecin est un acteur social fort, c'est lui qui provoque la prise en charge des souffrants par l'ensemble de la société.

Ainsi comme nous pouvons le voir, illness évolue en interaction avec disease et sickness, en particulier dans le cas d'une pathologie chronique. Cette interaction est d'autant plus complexe dans le cas de l'endométriose en raison des difficultés pour accéder à disease, de ce fait sickness prend deux perspectives : avant le diagnostic et après le diagnostic médical :

"J'avais l'impression que la douleur est plus reconnue maintenant que je suis passée sur la table d'opération en fait. Avant on me disait "oui, oui, oui, je comprend tu as mal mais…"
C'est comme si elle était pas légitime cette douleur, comme si je m'écoutais trop quoi… Maintenant que médicalement il y a eu un acte chirurgical et ben on me dit "ha oui tu as mal" alors qu'avant c'était "bon allez ça va…".

2. Norme intime, norme sociale et norme médicale

L'histoire personnelle de ses femmes suit un cours incluant ces trois dimensions que je vais maintenant mettre en parallèle avec la norme intime, la norme médicale et la norme sociale. En effet, selon le psychanalyste Pierre Benoît (37), ces normes correspondent aux trois abords de la maladie, illness, disease et sickness. Il oppose la norme intime, perception subjective de la normalité, à la norme médicale et à la norme sociale qui sont dictées de l'extérieur.

Le normal et le pathologique diffèrent selon le discours du souffrant, de l'opinion, du médecin et du contrôle sanitaire, social et idéologique. Du point de vue des femmes souffrantes, le normal est de ne plus avoir mal tandis que le pathologique est l'incapacité physique engendrée par la douleur (incapacité de travailler, d'avoir un enfant…).

Selon l'opinion et le contrôle sanitaire, social et idéologique, il est acquis qu'une femme souffre durant ses règles, attestant par là une certaine fragilité, le hors-norme est ici la stérilité.

Pour les médecins, il y a pathologie lorsqu'il y a symptôme, or les douleurs de règles sont pour eux parmi les plaintes les plus souvent entendues, en dehors de toute pathologie identifiable et ainsi auraient donc peu d'utilité en tant que symptôme. Comme évoqué plus haut les femmes sont considérées comme étant dans un état pathologique permanent de part leurs spécificités biologiques et de ce fait leurs douleurs sont perçues comme intrinsèques à elles.

Il semblerait alors que certaines femmes adhèrent à cette normalité sociale, peut être plus par obligation que par choix, et tentent de gérer leur mal jusqu'à un certain moment qui est la perte de vie sociale :

"Je me suis renfermée car je ne pouvais plus rien prévoir, plus de sorties entre amis car sachant que les règles c'est tous les mois et que chez moi elles durent une semaine, plus une semaine pour s'en remettre point de vue alimentation et transit surtout, donc je ne vivais que deux semaines par mois, ce qui signifie que je vivais à mi-temps pour ainsi dire".

Adhérer à une norme sociale paraît aussi avoir une influence sur les manifestations douloureuses, en effet la citation suivante, tirée d'un entretien, illustre une censure sociale :

"J'arrivais à me tenir du matin jusqu'au midi, je rentrais chez moi le midi, j'avais hyper mal, et c'est comme si j'étouffais la douleur quand je revenais au travail, jusqu'à six sept heures, et que le soir elle ré éclate, ça m'a fait un peu cette impression là…"

Un mal latent grandit en ces femmes, il se manifeste par les douleurs, mais celles-ci sont censurées par l'environnement social jusqu'à ce que lui-même renvoie à ces femmes leur incapacité sociale. En effet il semble que la stérilité et la perte d'autonomie professionnelle soient les facteurs déterminants d'une prise de décision médicale qui va pouvoir aboutir sur un diagnostic.

Une fois l'endométriose diagnostiquée, la guérison va contribuer à l'élaboration de la norme intime tout en la conciliant avec les deux autres normes. La norme intime est l'idée d'un accomplissement de sa vie, or la douleur est un frein à cet épanouissement personnel qui demande d'aboutir à un accord interne entre les expériences passées, les aspirations et la culture. Les signaux nociceptifs peuvent être intégrés comme une souffrance ou bien peuvent rentrer dans l'élaboration d'un accord interne, c'est-à-dire être considérés comme secondaires dans l'accomplissement d'un projet majeur. En effet, lorsque les douleurs sont associées au projet d'enfant, celles-ci sont alors reléguées au second plan car inévitables pour aboutir à une grossesse. Si une femme hypofertile atteinte d'endométriose entame un processus PMA, ceci n'est pas sans conséquences sur le développement de sa maladie.

La procréation médicalement assistée, notamment le processus de fécondation in vitro (FIV) réclame une stimulation ovarienne qui dans un même mouvement va stimuler l'endométriose et donc dans la majorité des cas, les douleurs. Or mes lectures, mes entretiens et surtout l'étude d'un forum Internet révèlent une certaine obstination dans le désir d'enfant en dépit des douleurs occasionnées ; lorsque ces femmes rentrent dans de tels processus, plus aucun traitement contre l'endométriose n'étant possible, les risques du développement de la maladie, sont accrus par les stimulations ovariennes, et les risques de douleur sont multipliés.

Le discours médical et social semble imposer sa norme en écrasant tout discours du sujet ; se soumettre à des règles sociales suppose que l'on fasse des compromis avec sa norme intime et on peut se demander si les médecins ne sont pas tenus à une efficacité selon les normes sociales ?

Le désir d'enfant peut être extrêmement puissant, à tel point que la vie de certaines patientes ne se résume qu'à ce désir. Il semble que ces femmes ne peuvent s'épanouir et se sentir en vie sans enfant et qu'elles vivent cette stérilité comme étant le malheur biologique suprême" (38) et tenteraient, au détriment de leur santé parfois, de rétablir une normalité car c'est bien comme une infraction à la norme que la stérilité est vécue.

La perception de la stérilité comme infraction à la norme, est sans doute attestée par la bio médecine dans son discours et ses pratiques. Les études épidémiologiques (39) tendent à démontrer que les risques d'endométriose seraient accrus par l'absence de grossesse ou l' arrivée tardive de celle-ci et les médecins spécialistes s'accordent pour dire qu'une grossesse peut être une solution thérapeutiques car engendrant une cessation de l'activité hormonale :

"Les médecins vous poussent à bout en répétant sans cesse qu'il faut obligatoirement réussir à tomber enceinte si c'est pas pour guérir pour limiter au moins les dégâts !
Plusieurs médecins m'ont même dit "il faut obligatoirement changer de mec !" quel tact, tout ça par ce qu'ils n'ont rien d'autre à proposer que la grossesse !"

On est en droit de s'interroger sur le bien fondé d'une telle hypothèse dans la mesure où l'endométriose peut se déclarer après avoir eu un ou plusieurs enfants.

Alors que la douleur ne semble pas avoir de sens pour le souffrant lui même, chaque société humaine l'intègre dans sa vision du monde en lui conférant un sens voire une valeur. L'environnement social suscite certaines attitudes et en sanctionne d'autres influençant alors les conceptions et attitudes face à la douleur qui elles mêmes viennent d'un savoir sur le corps ; ici en l'occurrence, le savoir officiel sur le corps est la bio médecine et de fait la conception mécaniste du corps est dominante en France.

Or si la douleur n'est pas qu'un état biochimique et il est nécessaire d'en déceler les sens que les individus peuvent lui donner. Comme nous l'avons démontré, les douleurs féminines semblent censurées par la société, elles ne semblent pas avoir la même place que les douleurs de cancers ou bien de grands brûlés, bien que de nombreuses femmes crient leur souffrance :

"On ne voit que le suicide comme solution lorsque le diagnostic n'est pas encore posé car on se dit puisqu'on ne trouvera jamais ce que j'ai, je suis condamnée à subir cette douleur tous les mois et de plus en plus forte donc on se dit qu'on ne peu pas vivre comme ça qu'il faut que ça cesse et malheureusement à part le suicide, on n'as pas d'autres solutions pour calmer la douleur quand on ne sais pas ce qu'on as !".

" J'ai connu en plus des douleurs d'endo, la douleur post opératoire quand au réveil on ne m'a pas donné de morphine et qu'on m'a laissé souffrir comme une bête".

Nous pouvons alors parler de gestion sociale de la douleur et reprendre à David Le Breton le terme d'"effacement ritualisé" de la douleur (40). Les individus malades sont confrontés au regard social qui comme nous l'avons démontré peut être largement emprunt de préjugés, il fixe les frontières entre se qui est permis et possible culturellement et socialement avec des normes, des représentations, des règles (est-il possible en France de s'absenter régulièrement à son travail en raison de douleurs de règles ?)

3. Modèles étiologico thérapeutiques

Afin d'interpréter les données recueillies dur le terrain, j'ai décider d'exploiter les modèles étiologico thérapeutiques élaborés par François Laplantine dans son ouvrage Anthropologie de la maladie (41).

Ce choix méthodologique va permettre de mettre à jour les systèmes de représentations de l'endométriose et de la douleur, il sont définis par François Laplantine comme "une matrice qui consiste dans une certaine combinaison de rapports de sens et qui commande, le plus souvent à l'insu des acteurs sociaux, des solutions originales, distinctes et irréductibles pour répondre au problème de la maladie". Ainsi cette définition met en avant le caractère inconscient des modèles qu'il faut distinguer des normes interprétatives qui cautionnent un ordre social inconscient, comme par exemple les douleurs gynécologiques prises pour normes, et qui n'ont pas le caractère opératoire recherché.

a. Modèles étiologiques

Modèles ontologique et fonctionnel

Paradoxalement, on peut relever que l'endométriose relève à la fois du modèle étiologique ontologique et fonctionnel qui habituellement s'opposent. Le modèle ontologique, dominant dans notre société, va s'attacher à la douleur en tant que symptôme et tenter de la localiser par la réalisation d'examens médicaux (échographie, imagerie par résonance médicale, cœlioscopie…) Ce modèle présente l'avantage de localiser le mal rassurant alors l'individu souffrant mais pouvant parfois aussi être source d'inquiétude :

"On avait enfin mis un nom sur ce que j'avais et en même temps, l'endométriose, qu'est ce que c'est ?"

"Je me suis renseignée sur la maladie et si avant je m'imaginai tout et n'importe quoi […] une fois que je connaissais le mécanisme des bouts de muqueuse utérine qui viennent se greffer sur les autres organes, je m'imaginai pendant mes douleurs ce qui pouvait être réellement entrain de se passer."

"On avait enfin mis un mot sur ce dont je souffrais, et je pensais que maintenant j'allais enfin être soignée."

L'endométriose participe également du modèle étiologique fonctionnel ou relationnel qui définit une conception de la maladie en terme d'harmonie et dysharmonie en interprétant la maladie comme un dérèglement et non comme une entité étrangère. Effectivement, un déséquilibre hormonal et une déficience immunitaire peuvent être à l'origine du développement de l'endométriose et ainsi coexistent une compréhension fonctionnelle et relationnelle, et lésionnelle et substantialiste dans le discours des médecins et des femmes souffrantes. Le modèle ontologique permet de donner un sens physiologique à la douleur dans la mesure où en même temps que la maladie est localisée, la douleur l'est également. Mais il est important de noter que certaines endométrioses sont asymptomatiques (ne se manifestent pas par des douleurs) et que l'étendue des lésions n'est pas proportionnelle à l'intensité de la douleur.

Modèles endogène et exogène

L'endométriose participe également à la fois du modèle endogène et du modèle exogène, en effet, les facteurs génétiques sont invoqués par les médecins comme fortement impliqués dans le développement de cette pathologie et les femmes "endométriosiques" porteraient en elles des prédispositions à l'endométriose. Ici, la femme serait alors génératrice de son état et l'étiologie est en quelque sorte rejetée sur les ascendants, ce modèle souligne "la responsabilité du malade dans la genèse de son état morbide" (42) mais est contrebalancé par le modèle exogène qui intervient de nombreuse fois dans le discours des femmes. En effet j'ai peu remarqué que le milieu social pathogène était souvent évoqué dans les témoignages et lors des entretiens comme l'attestent les propos suivant :

"Il faut d'abord avoir un métier, de longues études, se marier, avoir un bon métier et seulement après les enfants. L'endo a eu largement le temps de s'installer […] La société est super responsable de cette maladie, j'en suis convaincu, c'est évident."

Modèles additif et soustractif

Les modèles additifs et soustractifs entre également en jeu, comme nous l'avons vu l'endométriose consiste en l'implantation et le développement de cellules endométriales sur différents organes (modèle additif) et son développement serait favorisé par l'absence des cellules de l'immunité qui nettoieraient la cavité péritonéale (modèle soustractif). L'endométriose relèverait donc à la fois d 'un manque et d'une intrusion qui a la spécificité d'être déjà présente dans le corps de la femme, mais le discours des femmes révèlent une prédominance du modèle additif ; l'endométriose est vécu par les femmes souffrantes en tant que présence intruse comme tendent à le démontrer certains termes utilisés pour la qualifier : "Saloperie, Diabolique, Lierre, Handicapant, La bête qui se nourrit d'oestrogènes, Emmerdeuse…".

Modèles bénéfiques et maléfique

Les modèles maléfique et bénéfique ont pour fonction de repérer les valences positive et négative de la maladie. Le modèle maléfique rend compte d'une représentation de la maladie comme mal absolu en tant que déviance biologique, sociale et psychologique à laquelle on ne saurait trouver sens la santé étant considérée comme "le plus précieux de tous les biens" (43). Les termes évoqués précédemment montre que ce modèle semble être dominant dans les représentations de l'endométriose et de la douleur chez les femmes souffrantes de cette pathologie mais le modèle bénéfique n'est pas totalement absent de leurs discours :

"Le côté positif du vécu de cette atroce douleur, s'il en est un, c'est qu'aujourd'hui je me sens invincible rien ni personne ne me fait peur (à part la maladie bien sûr) mais je me suis fait une armure indestructible et je suis devenue mon propre garde du corps".

Des valences positives de la maladie et de la douleur sont ici présentes dans la mesure où l'endométriose est ce que Claudine Herzlich a appelé "une maladie métier" qui génère des comportements d'apprentissage et de construction d'une identité pour vivre, combattre et s'approprier le mal en devenant acteurs. Voyons maintenant à quels modèles thérapeutiques participent l'endométriose qui à l'instar des modèles étiologiques se combinent dans une importante complexité.

b. Modèles thérapeutiques

Modèles allopathique et soustractif

Dans le cas de l'endométriose, une conception ontologique du mal va générer une thérapeutique relevant du modèle allopathique et soustractif par l'utilisation d'antalgiques et la pratique de la chirurgie visant à retirer les lésions d'endométriose. Ces deux modèles thérapeutiques sont les plus couramment utilisés dans le traitement de l'endométriose et le parcours thérapeutique des femmes atteintes s'apparente la plupart du temps ce schéma type simplifié ainsi :

Bien évidemment ce schéma permet simplement de se rendre compte que l'endométriose participe d'un modèle soustractif (chirurgie) à caractère allopathique qui peut être mis en parallèle avec une représentation soustractive de la maladie et compréhension ontologique dominante.

La réalité est tout autre et bien plus complexe puisque d'autres modèles vont entrer en jeu en partie à cause de la chronicité de l'endométriose qui ne permet en aucun cas de réduire le parcours thérapeutique au schéma plainte / diagnostic / traitement / guérison.

Modèle homéopathique

Le modèle homéopathique intervient le plus souvent pour traiter les effets secondaires des traitements hormonaux, et la prise d'antalgiques reste prédominante dans la mesure où la principale préoccupation est de soulager la douleur.

Modèles exocistique et adorcistique

En prenant une position de combat face à l'endométriose, les médecins vont participer au modèle exocistique : ils brûlent et grattent les lésions, enlèvent les kystes… Ce modèle est bien sur dominant dans notre société puisque la maladie est perçue comme contraire à la santé définie comme "un état de bien être complet physique, social et mental". En outre le modèle adorcistique qui consiste à établir une relation médecin/patient basée sur les notions d'assistance et de partenariat, est également en présence du fait de la chronicité de la maladie et de la nécessité de tenir compte des vœux des patientes qui vont en grande partie orienter la thérapeutiques notamment vers les modèles sédatif ou excitatif relevant tout deux d'une compréhension fonctionnelle de la maladie mais ayant des objectifs différents.

Modèles sédatif et excitatif

En effet, comme nous l'avons vu les traitements hormonaux consistent en l'arrêt de l'activité hormonal et donc relèvent du modèle sédatif. Or si une patiente désire un enfant, ces thérapeutiques sont un frein à sa volonté et si ce désir ne peut être assouvi de manière naturelle et qu'elle entame un processus de procréation médicale assistée, alors ce modèle sédatif sera abandonné au profit d'un modèle excitatif (stimulations ovariennes) tout en sachant que ce choix peut être lourd de conséquences sur le développement de l'endométriose et donc sur la santé.

Nous reviendrons plus en détail sur les rapports complexes entre le désir d'enfant et la douleur en conclusion.

Les thérapeutiques invoquées relèvent d'une conception endogène de la maladie en agissant sur un déséquilibre interne, mais il existe aussi d'autres thérapeutiques comme le suivi d'un régime permettant de mieux vivre avec son endométriose. Il est basé sur une alimentation qui permet de réduire les inflammations en favorisant les acides gras essentiels (huiles de colza, noix, soja, poisson, les huiles d'onagre et de bourrache) qui sont à l'origine des prostaglandines, modératrices de l'inflammation.

Les aliments conseillés sont les poissons gras, la volaille, les oléagineux, l'eau minérale contenant beaucoup de calcium, la margarine à partir de matières grasses non hydrogénée, le soja sous toutes ses formes et les œufs.

Les aliments interdits sont l'ensemble des produits laitiers, la viande de boeuf, de porc, de veau, la charcuterie, l'huile d'arachide, le pamplemousse (oestrogénique), le café et les produits industriels en particulier ceux contenant des "graisses hydrogénées" dans leur composition (44).

D'autres thérapeutiques comme la phytothérapie, l'acuponcture, les cures thermales, les cures psychanalytiques… Mais il apparaît clairement une prédominance de l'utilisation des antalgiques des toutes sortes en fonction de l'intensité de la douleur (paracétamol, anti inflammatoires, morphiniques…).

Il semblerait que les médecines dites douces viennent pallier les effets secondaires des traitements ou interviennent après des tentatives de soulagement par antalgiques.

Cette analyse des données biomédicales et psychosociales de l'endométriose démontre la complexité avec laquelle les modèles étiologico thérapeutiques vont s'imbriquer les uns les autres pour former un système. Ici la douleur, la maladie sont combattues sur un mode allopathique, soustractif, exocistique, adorcistique, sédatif et parfois excitatif, tout cela dans le but d'un soulagement effectif.

D'une manière générale les représentations sont commandées par la primauté de l'exogène alors même que des causes endogènes de la maladie sont définies.

Les causes précises de l'endométriose n'étant pas parfaitement établies, aucune thérapeutique n'est en mesure de répondre de manière satisfaisante à la souffrance. Les prescriptions thérapeutiques sont dominées par une conception ontologique du mal et que les stratégies thérapeutiques biomédicales sont dominantes comme le montrent les propos suivant :

"L'endométriose, c'est du concret, ce sont des morceaux de muqueuse utérine qui se baladent dans tout le corps au lieu de rester dans la cavité utérine donc ce n'est pas dans la tête que ça se passe, c'est pourquoi je n'ai pas tenté d'autres stratégies que biomédicales car je n'en vois pas l'intérêt".

"Déjà quand j'ai dit le mot "endométriose"… déjà j'avais l'impression… qu'on ne m'écoutait pas… donc si en plus je disais que c'était un guérisseur qui me l'avait dit alors là !"

Ces propos recueillis démontrent en outre la manière dont le discours médical est rapproprié dans le langage de l'individu souffrant. On peut dés lors apercevoir que coexiste dans le discours des patientes des données collectives objectives et rationnelles données par les professionnels de la santé et des données individuelles, subjectives, fantasmés de l'individu soufrant.

C'est l'ensemble de ces données, intégrées et réinterprétées qui constitue le discours des patientes, on observe des cadres de références qui permettent aux individus d'interpréter les évènements qui sont ainsi rendus familiers. On observe trois niveaux différents : le non familier va devenir familier, l'étrange le connu et l'abstrait le concret.

L'exemple de Madame S me semble significatif sur ce point, malgré le démenti des médecins spécialistes, elle reste persuadée que son endométriose serait due en partie aux conséquences d'une interruption volontaire de grossesse qui s'est trouvée compliquée :

"La culpabilité que j'ai depuis l'avortement, parce que pour moi je fais le lien entre les deux…

Et peut être que j'ai tord mais je fais une association entre les déchets qui restent et l'endométriose […]

Le docteur m'a dit que non… mais tu sais jamais si on te dit non pour te rassurer ou si c'est vraiment non parce que … comment tu veux savoir ?"

Cet exemple démontre comment il est possible de trouver un sens à son mal en réinterprétant en partie des données biomédicales, cette femme élabore une théorie causale constituant une forme de modèle explicatif de la maladie. On peut également relever une réinterprétation d'éléments à la fois biomédicaux et relevant de représentations collectives :

"En Afrique, la femme fait des enfants et un allaitement très long derrière […] L'endo elles ne connaissent pas […] Elles sont entre nous et l'animal, elles vivent au plus proche du naturel […] "

Ici cette femme réinterprète les données épidémiologiques selon lesquelles les africaines seraient beaucoup moins touchées par l'endométriose que les européennes et les asiatiques… Bien sûr cette interprétation nous interpelle dans la mesure où elle fait apparaître une dichotomie entre la nature et la culture à plusieurs niveaux : la nature est comprise ici au sens microbiologique (fonctionnement de l'organisme) et la culture au sens milieu social pathogène tout en introduisant en filigrane des représentations relatives à une dualité monde occidental moderne et pathogène et société africaine traditionnelle. On notera donc ici la persistance de certains préjugés hérités du colonialisme et on peut également se demander si les femmes doivent alors se sentir coupables d'avoir peu d'enfants et de manière tardive ?

4. Rôle d'Internet dans la quête de sens

L'association de malade par laquelle j'ai décidé de rencontrer des femmes, ne peut rester sans faire l'objet d'une analyse dans la mesure où elle contribue fortement à la quête du sens par une quête de reconnaissance.

a. Création d'une communauté virtuelle

L'association de malades alliée à l'utilisation de nouveaux moyens de communication comme Internet permet de faire évoluer les rapports de force existants entre professionnels de la santé, malades et politiques. D'une manière générale, les recherches déjà effectuées à ce sujet ont mis à jour l'existence d'une communauté virtuelle coupée des médecins qui pourraient remettre en cause leur vision de la maladie. Or l'association EndoFrance a pris l'initiative de constituer un comité scientifique dans le but principal d'informer au mieux les patientes. Comme nous l'avons démontré les douleurs gynécologiques souffrent encore de représentations sociales et l'alliance d'une association de malades et d'un comité scientifique de spécialistes légitime aux yeux des profanes la réalité d'une maladie trop souvent passée sous silence. Internet offre alors les moyens de faire avancer une action et les malades agissent ici à trois niveaux : les femmes adhérentes à EndoFrance et/ou celles qui s'expriment sur le site par des témoignages ou sur le forum, sont des auxiliaires, des partenaires et des opposantes à la médecine.

On retrouve la dichotomie subjectif/objectif entre les femmes souffrantes qui se livrent dans l'acte d'écriture de témoignages et les médecins objectivateurs. En réalité on perçoit une volonté des femmes de défendre leur définition du mal en discutant des causes, des recherches menées, des différentes thérapeutiques…

Voici un extrait du forum dans lequel une jeune femme enceinte s'inquiète de douleurs :

"Salut les filles, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Je ne cesse de faire des cauchemars […] je suis réveillée toutes les heures pour aller uriner , est ce bien normal ? je ne suis qu'à 6 semaines sans règles et ma vessie me fait mal comme l'an passé, je suis allée au labo. faire un ecbu, j'aurai les résultats demain matin mais je ne crois pas avoir d'infection car je connais, et je vois la gynéco pour ma 1ère visite demain après midi, j'ai très peur.. Pourtant tout est dans notre tête car hormis cette vessie, quelques douleurs dans les ovaires, est ce normal aussi ? Je vous remercie de me faire part de vos expériences car j'angoisse de + en +.

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Re: cherche conseils

Reste zen, bb aime bien être au calme. Il ne faut pas psychoter et il est normal que tu ressentes une tension au niveau de la vessie et quelques douleurs aux ovaires. Tes organes se mettent en place. Si vraiment tu es trop inquiète, va aux urgences, ils te feront une écho et pourront te rassurer. Il vaut mieux y aller pour rien que de rester à s'angoisser.
Je te souhaite une excellente grossesse et .... Beaucoup de bonheur après. Bises,

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Re: cherche conseils

Je rejoints l'avis de Virginie, si tu as le moindre doute n'attends pas files aux urgences. c'est ce que j'ai fait de mon côté lorsque je me posais trop de questions.

Pour la vessie, moi on m'a dit que les envies se faisaient plus fréquentes à partir du 4ème mois, j'en suis à 3 mois et demi et franchement les envies très fréquentes je les ai depuis le début et comme toi j'ai fais une analyse urinaire RAS.

Les ovaires peuvent tirer un peu aussi (sortes de tiraillements) ainsi que l'utérus, tout doit se mettre en place.

Moi aussi j'ai fais une fc en décembre et je psychotais à fond (même parfois encore ça me prend), mais là si tes doutes persistent n'hésitent pas à consulter, on vit toutes les choses différemment.

Voila j'espère que tout se passera bien, mais il n'y a pas de raison.

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Re: cherche conseils

Dès le début de chacune de mes grossesses j'ai eu des besoins impérieux d'aller aux toilettes et des douleurs impressionnantes et même bien plus importantes que celles que tu décris (à ne pas pouvoir poser un pied par terre) et j'ai mené mes 2 grossesses à terme (largement dépassé même).

Tu as eu raison de faire une analyse pour te rassurer mais je reste persuadé que tout est normal.

Il y a eu un accident mais il ne se reproduira pas.
et tu viendras nous annoncer la naissance de bb dans quelques mois.
Positive et reste zen.
Tu vis la grossesse de ces enfants précieux que sont tous nos bb nés après toutes ces années difficiles. PROFITES EN.

On peut observer ici que le thème de la normalité est toujours présent, cette jeune femme est précisément ici en quête de sens de ses douleurs et demande conseil non pas à des médecins mais à d'autres femmes. Dès lors Internet intervient comme lieu d'une création d'une communauté virtuelle et lieu de construction social au sein duquel chacune peut faire part de sone expérience dans une perspective d'entraide. On est en droit de se demander si les femmes souffrant d'endométriose ne trouvent pas sur Internet ce que la médecine ne leur donne pas ? On a l'impression alors que le malade est dépossédé du sens de son mal en se voyant imposer une définition de ses problèmes par le médecin, qui lui est étrangère et va rechercher du sens qu delà des discours biomédicaux, leur vision du mal n'est plus stigmatisée par de mauvais médecins et la vie communautaire, bien que virtuelle, rassure, offre empathie et soutien moral :

"Lire des témoignages de femmes qui vivent la même douleur que moi, cela me rassure dans un sens parce que je ne me sens pas seule et que je peux faire lire à mon entourage les témoignages pour qu'ils se rendent compte que j'ai les mêmes symptômes ".

b. Internet : lieu de reconstruction du monde vécu

Dans un contexte de méconnaissance voire d'inconsidération parfois, de tentatives thérapeutiques et d'échecs… le réseau social crée par Internet semble nécessaire aux patientes dans la mesure où il permet de se reconnaître dans un milieu : celui des femmes atteintes d'endométriose. Même si on préfèrerait ne pas faire parti d'un tel groupe, il est toujours réconfortant pour un individu souffrant de voir qu'il n'est pas seul. Alors que les individus souffrants sentent qu'ils perdent pieds dans la société qui les entourent, une nouvelle identité se crée dans la maladie.

L'association EndoFrance permet de faire connaître la maladie et permet surtout aux femmes malades de s'exprimer sur leur vécu notamment par témoignages (45).

Selon Paul Ricoeur l'histoire possède une téléologie, c'est à dire qu'elle va quelque part. Les récits disent la souffrance et permettent de lui trouver une solution, mais lorsque la souffrance n'est pas soulagée, le moi est menacé de dissolution et c'est cette menace qui pèse sur les femmes endométriosiques. En effet la douleur est totale et ne se limite pas aux sensations corporelles, elle passe du corps au monde social comme nous l'avons démontré ; nombreuses sont les femmes qui doivent stopper leur activité professionnelle, qui perdent des amis, qui sont incomprises des proches et qui ne peuvent réaliser leur projet d'enfant :

"Outre la douleur, le fait de perdre des amis petit a petit est très dur à vivre. Les gens ne vous perçoivent plus de la même façon, ils vous invitent et vous annulez a la dernière minute pour cause de crise"

"Je n'ai pas d'enfant et n'en aurais certainement jamais et surtout, je ne peux plus avoir de relations sexuelles avec l'homme que j'aime"

C'est en cela qu'une pathologie chronique remet en cause son rapport au monde, la vie en société devient difficile car ces femmes vivent le sentiment d'être "anormales", "coupé du monde de tous les jours, celui du travail et des projets qu'on réalise" (46), Il n'y a plus de perspective temporelle commune dans la mesure où leur vie doit à certains moments, être rythmée par la douleur, les consultations et les examens médicaux… Les femmes atteintes d'endométriose souffrent souvent de fatigue chronique exacerbée par la prise d'antalgiques parfois puissants ne pouvant alors pas toujours suivre le rythme de vie qu'elle aurait voulu, l'importance de la douleur (physique et moral) bouleverse les projets et les objectifs à atteindre. Tous les aspects de la vie sont affectés par la maladie, il ne s'agit pas d'un simple dysfonctionnement corporel à un moment donné: l'endométriose est une maladie chronique engendrant tout un changement dans son rapport au monde.

Si le rapport aux autres est modifié, le rapport avec soi même l'est aussi. Il est primordial de s'interroger sur la manière dont le corps est perçu dans la maladie :

Les individus vont développer des stratégies visant à vivre avec la maladie le mieux possible, en composant avec toutes les données qui sont à leur disposition. Il s'agit de données collectives et de données individuelles avec lesquelles ils vont construire un discours sur leur maladie.

Le monde vécu ainsi démoli va pouvoir être reconstruit par plusieurs étapes. Tout d'abord il faut encore signifier que l'endométriose est vécue avant le diagnostic médical et que la déconstruction du monde commence donc avant ce diagnostic.

La première étape du processus de reconstruction consiste en l'objectivation du mal en maladie reconnue par le milieu scientifique lors du diagnostic, nommer et connaître la cause de la souffrance est un premier pas vers la reconstruction du monde. Ensuite vient la thérapeutique qui vise à apporter une réponse efficace au problème. Mais comme nous l'avons vu même si les médecins peuvent localiser l'endométriose et soulager les patientes pour un temps, celle ci menace toujours de revenir car aucune thérapie n'est efficace à cent pour cent. Il semblerait qu'il y ait un chemin commun aux femmes lors du parcours de l'endométriose qui serait composé de 'une attente de diagnostic / du diagnostic / d'un espoir / d'une déception …

Grâce à Internet, les femmes malades vont pouvoir être très informées sur leur maladie et en conséquence prendre en quelque sorte le contrôle de leur maladie. Cette étude permet de mettre en relief la façon dont le profane devient acteur de la maladie en s'appropriant le plus possible de savoir sur son mal et sur les thérapies. Ainsi en s'appropriant le savoir des médecins, les femmes malades se sentent maîtresse d'elles-mêmes, cela leur permet de reprendre un certain contrôle qu'elles avaient perdu.

Les deux cents témoignages postés sur le site cristallise un besoin de narration qui permet d'organiser son vécu de manière chronologique et d'intégrer ainsi sa souffrance dans une temporalité objective. Narrer son histoire constitue comme un exutoire d'autant plus que la majorité des témoignages sont des "coups de gueules" face à l'inconsidération à laquelle les femmes se sont trouvées confrontées.

Conclusion

A l'issue de cette troisième partie, nous sommes en mesure d'indiquer que les femmes donnent sens à leurs expériences de la douleur à travers des notions et des valeurs individuelles sur lesquelles vont s'élaborer une réalité sociale collectivement partagée. Le langage employé pour parler de son mal est un langage du rapport de l'individu souffrant à la société, les termes et expressions "handicapant, qui empêche de vivre, vivre par intermittence, vivre à moitié… " attestent cela. La douleur est jugée normale jusqu'au jour où elle devient handicapante c'est-à-dire le jour où elle freine la vie sociale : la maladie objective un rapport conflictuel au social, les critères sociaux définissent le malade et les dysfonctionnements ne s'organisent en "maladie" que dans la mesure où ils introduisent une modification de la vie du malade et de son identité sociale mais pas seulement étant donné que les femmes souffrant de douleurs gynécologiques ont du mal à se faire reconnaître comme malades par l'ensemble de la société sans qu'aucun critères médicaux n'interviennent, affirmant alors le puissant rôle social des médecins.

La santé est ici comprise en terme d'harmonie, de capacité à maîtriser aux mieux les pressions et demandes de la vie sociale et s'accompagne d'un sentiment de bien être physique et psychologique ainsi que d'un accomplissement dans sa relation avec les autres. Nous retrouvons le sens que Canguilhem accorde à la santé, à savoir une notion normative qui dépasse le seul état corporel.

Conclusion générale

1. Les représentations de la femmes : rapport douleur / enfant

L'endométriose pouvant provoquer l'infertilité, j'ai pu aborder la question de la fécondité et de la procréation et ainsi poser le postulat de la valorisation, encore actuelle, de l'image de la femme - mère au sein de notre société.

J'introduirai ici l'hypothèse selon laquelle le discours médical fonde et la fois valide, les représentations de la femme circulant dans la société (dont fait partie l'image de la femme mère). Je m'attacherai donc plus spécifiquement à la manière dont le discours médical construit les catégories masculin/féminin comme immuables et naturelles, fondant ainsi la construction de "la nature de la femme" que j'ai déjà évoquée.

a. Contexte discursif

Je m'appuierai sur un écrit de Nicole Edelman (47) qui s'est interrogée sur la manière dont les médecins français ont contribués à construire les catégories masculin/féminin en élaborant une hiérarchisation aboutissant à la sujétion de la femme.

Les données philosophiques, historiques, anthropologiques et sociologiques ont montré que les perception biologique du masculin et du féminin n'étaient ni immuables, ni universelles : il y a différentes façons de traduire les données biologique dans le monde. Sur cette différence des sexes, se greffent d'autres oppositions et des hiérarchisations qui sont des constructions sociales : il s'agit de constructions culturelles à partir de données biologiques, la distinction des sexes (biologique) a été prise pour point de départ d'une distinction de genres (construction sociale et culturelle). Par l'utilisation du terme "genre", on entend se référer au discours de la différence des sexes comme "instrument de mise en ordre du monde" (48), et il s'ensuit que le genre est l'organisation sociale de la différence des sexes.

Ainsi il est intéressant d'interroger le discours médical car c'est bien à partir d'une réalité biologique qu'il va construire le sens de cette réalité. Il va s'agir pour nous de comprendre les enjeux d'une construction discursive de la réalité biologique car elle est créatrice d'identités, ici de l'identité féminine. Par exemple, fait aussi parti de ce discours les ouvrages consacrés à la santé des femmes dont j'ai parlé en introduction : les hommes sont moins pensés et dits comme groupes sexués, les femmes semblent être définies en opposition à l'homme.

A la fin du XVIIIème siècle, les femmes sont reléguées dans l'espace privé de la famille tandis que les hommes sont assignés à l'espace public : comment valider cette iniquité ?

Le modèle que construit la période révolutionnaire est exclusivement masculin, la définition de l'égalité et de la liberté s'élabore autour d'un modèle masculin : les femmes sont exclues de l'espace public républicain (interdiction de voter, de travailler dans l'armée…).

Puis sous l'Empire, les femmes sont exclues de l'éducation secondaire et le Code Civil de 1804 les définit incapables juridiquement.

Ainsi naissent des portraits idéal - type, la femme est définie par sa douceur, sa timidité, sa retenue, sa faiblesse morale, son manque d'énergie, son manque de courage, d'abnégation…

Au XIXème siècle, biologistes, médecins et naturalistes assignent à la femme une place intermédiaire entre l'homme et l'animal : "elle est ce qui est sexué dans le genre humain, elle est ce qui est naturel dans le social" (49).

Les "savants" ne voient pas qu'une différence des sexes mais aussi une hiérarchie qui aboutit à une subordination ; les femmes sont alors selon le Dictionnaire médical de Panckoucke plus faible que l'homme anatomiquement. Le système physique et humoral de la femme de Rousse datant de 1775 est également un ouvrage désireux d'attester cette subordination, et sera réédité durant tout le XIXème siècle.

Les maladies de femmes sont à l'époque, fondées sur la différence génitales : il s'agit notamment de la névrose et de l'hystérie qui sont alors considérées comme des affections de l'utérus. L'hystérie est une affection indéfinissable, entre "le mal de mère et le mal du diable", entre maladie nerveuse et maladie psychique. Au XIXème siècle, les femmes jugées hystériques sont des figures exposées à la Salpêtrière par Charcot.

Il est intéressant de noter que l'hypocondrie est, à l'époque attribuée uniquement à l'homme, elle est définie comme la maladie des poètes, intellectuels, artistes... et serait liée à un surplus de travail en faisant une pathologie valorisante. On peut dés lors remarquer la valence positive attribué à l'homme. Nicole Edelman, dans Les métamorphoses de l'hystérique. Du début du XIX ème siècle à la Grande guerre montre comment la figure de l'hystérique participe à la construction d'un modèle féminin dominant, épouse et mère. L'hystérique masculin est concevable mais met en danger les représentations sociales de l'homme dominant. La vision de cette maladie (?) va se transformer au gré